Le blog de Joss Beaumont

24 mai 2012

Un shoot de Schnock

Schnock

A quoi reconnaît-on une bonne revue ? Des sujets décalés, un ton caustique, une maquette originale et ce parfum de légèreté qui manque tant à la presse française. Comme le répétait en boucle Céline, qu’ils sont lourds, oui, qu’ils sont lourds ces éditeurs à compiler les mêmes enquêtes sans fond et sans style. De nos jours, les articles ne doivent surtout pas choquer le consommateur. Ils ont vocation à habiller les publicités. Les annonceurs sont déjà bien gentils de concéder à l’écrit, le gris comme disait les anciens journalistes, quelques cases protégées. Les mêmes espaces que l’on réserve aux animaux sauvages ou aux fleurs exotiques. Bientôt, nous ouvrirons un magazine comme on visite un parc national. On dira aux enfants :

-Regarde, là, petit, dans ce magma d’images, il  y a une légende

-C’est quoi papa une légende ?

-C’étaient des mots, fiston…

Le gris est aujourd’hui bien triste. Il apparait parfois modestement à la suite d’un long tunnel publicitaire d’une dizaine de pages. Il étouffe le gris. Il se meurt le gris. Bien sûr, nous ne sommes pas de grands naïfs, ça fait belle lurette qu’un magazine n’a plus pour objectif principal d’informer, divertir ou mieux d’éveiller les consciences. Dormez chers lecteurs et nos affaires continueront à prospérer, c’est ce que l’on entend à la sortie des comités de rédaction des grands groupes de presse. Alors quand on tombe sur le nouveau numéro de Schnock dédié en partie à Jean Yanne, on se sent revivre. Ils l’ont fait. On loue cette énergie venue de très loin, cette intelligence du sujet, cette dinguerie en provenance directe des années pompidogiscardiennes, du vintage patiné façon linoleum et de l’émotion imbibée au Dubonnet. On avait aimé les deux précédents opus consacrés respectivement à Jean-Pierre Marielle et à Amanda Lear. Ce troisième numéro de La revue des Vieux de 27 à 87 ans est tout simplement jubilatoire. On est presque ému. On en pleurerait tellement c’est bon. Habitués à tant de médiocrité, de crétinerie et de vulgarité, les lecteurs se croyaient définitivement abandonnés. Personne ne pensait plus à nous. Le monde de la presse serait-il devenu aussi froid, cosmétique et illusoire qu’un trader shooté aux courbes de la bourse ? Schnock nous apporte cette bouffée de nostalgie réjouissante nécessaire à notre survie. On aimerait que la revue sorte tous les mois, toutes les semaines. Après avoir pris une dose de Schnock, on plane, on voit des R16 dans la rue, des acteurs qui ne jouent pas les VRP sur les plateaux télé, des écrivains qui savent lire, des chanteuses qui chantent juste et qui ont un beau cul et puis, on se marre. Pas le rire pincé, le jeu de mots entre initiés mais la poilade 100 % assumée, l’esprit anar, la gaudriole celle qui avait du panache, des lettres et de l’irrévérence. Pour vous donner envie, mieux encore de courir dès demain matin, à l’ouverture de la première librairie, je préfère vous susurrer des mots, en l’occurrence, des noms que vous trouverez à l’intérieur de ce 3ème numéro. Si Katia Tchenko, Antoine Blondin, Jean Luisi, Dino Risi, Jacques François, Dominique de Roux, Jacques Morali, Vitas Gerulaitis, Philippe Clair, Michel Magne ne vous disent rien, passez votre chemin. Vous n’êtes pas un Schnock. Pour ceux qui en veulent encore, je pourrais rajouter : Guy Marchand, Tito Topin, la raquette en bois de McEnroe, le lapin de la RATP, le jokari, la Brigandine, je m’arrête là. Stop ! C’est trop bon !

 

    

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22 mai 2012

Les Beaumont d'or 2012 (1er semestre)

Les Beaumont d'or récompensent les oeuvres littéraires estimables du 1er semestre 2012. Dans chaque catégorie, un jury exclusivement composé de Joss Beaumont, a sélectionné les "meilleurs" livres des six premiers mois de l'année.

Beaumont d'or du meilleur roman d'amour : Mufle de Eric Neuhoff (Albin Michel)

Mufle 

Beaumont d'or du meilleur livre policier : San-Antonio Tome 10 Préface de François Rivière (Bouquins Robert Laffont)

San-Antonio

Beaumont d'or du meilleur essai littéraire : Le cousin de la marquise de François Bott (la petite vermillon)

Lecousin

Beaumont d'or de la meilleure BD : ex-aequo

L'éternel Shogun de Jacques Martin- Régric- Robberecht (Casterman) et Gringos Locos de Schwartz & Yann (Dupuis)

ShogunGringos

 Beaumont d'or du meilleur livre d'aventure : Le roman des aventuriers de François Cérésa (Editions du Rocher)

Aventuriers

Beaumont d'or du meilleur livre de langue anglaise : Rad Rides The best BMX Bikes of all time de Intercity, Gavin Lucas et Stuart Robinson (Laurence King Publishing)

Radrides

Beaumont d'or du meilleur livre de cinéma : La vie est un choix de Yves Boisset (Plon)

Boisset

 Beaumont d'or du meilleur roman vintage : Des rires qui s'éteignent de Philippe Lacoche (Ecriture)

 Desrires

 

 

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Arnaques, crime et transactions à haute fréquence

 

 

Allmen

 

En terminant « Allmen et le diamant rose », je me suis interrogé sur les mérites de la littérature de gare et du plaisir immense qu’elle procure parfois. A vrai dire, cette terminologie castratrice ne correspond pas tout à fait au dernier roman de Martin Suter. Il est difficile à caser ce livre, pas tout à fait polar, ni roman policier, pas vraiment roman à intrigues, mais quoi au juste ? Le héros de Suter, l’enquêteur Johann Friedrich von Allmen, est un croisement entre Arsène Lupin pour l’audace, John Steed pour le standing et Jonathan Hart, l’inoubliable « justicier milliardaire » des années 80 interprété par Robert Wagner sur le petit écran pour l’aisance naturelle. On est loin des gauloiseries de San-Antonio et Béru ou des barbouzeries du prince Malko Linge. Allmen est un gentleman fauché qui court après l’argent comme un aristocrate ruiné, c'est-à-dire sans se fatiguer, ni se compromettre pourvu que les apparences soient sauves. Quand j’évoquais littérature de gare, dans mon esprit, il s’agissait plutôt d’une littérature rapide, précise, plaisante, sans prétention stylistique, le genre de roman qui vous fait oublier les quais gris et patibulaires de Vierzon-ville. En deux heures, vous faites un voyage en classe affaires. Car Allmen est un enquêteur qui soigne son allure, dès qu’il a une rentrée d’argent, il la dilapide dans un costume trois-pièces en tweed Donegal commandé, comme il se doit, chez le meilleur tailleur de Savile Row. Ce qui est agréable avec les auteurs à succès, Martin Suter a touché le jackpot littéraire avec son roman « Small world » en 1997, c’est la pertinence de leur jugement sur les riches. Trop souvent, on singe les manières des puissants, on recopie les mêmes stéréotypes, on veut choquer et on finit par faire rire par tant d’approximations. Les écrivains qui sont les précaires de la société médiatique pèchent trop souvent par une méconnaissance totale de leur sujet. Plus on monte dans la hiérarchie sociale, plus les âneries pleuvent. Un riche s’habille d’une certaine façon, parle avec tel accent, boit tel cocktail, etc…Avec Allmen, on est gâté par une foule de détails qui sonnent juste. Martin Suter nous décrit les codes d’un monde mystérieux, celui de l’hyper-puissance économique. Allmen qui tente de conserver son rang fait toujours preuve d’un grand sang-froid. Il n’est pas homme, par exemple, à s’affoler devant une note d’hôtel s’élevant à 14 000 euros. En outre, il ne se déplace jamais sans ses bagages patinés par le temps qui ont été exécutés dans les ateliers Louis Vuitton à Asnières. Allmen est un véritable esthète très loin du clinquant moderne, il utilise une ancienne Cadillac Fleetwood avec chauffeur, il lit The House on the Strand de Daphne du Maurier et il s’extasie devant la carte des vins au restaurant. « Le Clos Martinet 1993. Un nectar sublime - très correct pour une telle rareté - de deux cent soixante euros » l’enthousiasme. Et que dire de son cocktail fétiche, le Singapore Gin Sling que « le garçon, à sa demande, lui préparait avec un peu moins de Cointreau et de grenadine, mais avec un peu plus d’angustura ». Vous l’aurez compris, Allmen ne fait pas dans le gros rouge qui tache, les souliers « made in China » et l’hostellerie d’autoroutes. J’avais déjà été charmé par le premier volet* des aventures de Allmen paru en mai 2011, cette nouvelle enquête m’a conforté dans mon opinion. Dans le premier épisode, l’enquêteur international partait à la recherche de cinq coupes Art nouveau aux motifs de libellules, dans le second, l’intrigue tourne autour d’un mystérieux diamant rose d’une valeur de 45 millions. Cette fois-ci, Martin Suter nous emmène dans les arcanes du trading haute fréquence, ces algorithmes informatiques qui secouent la finance mondiale. Si Allmen est le pivot de l’histoire, l’écrivain suisse a eu l’intelligence de peaufiner d’autres personnages tout aussi centraux. C’est le cas de Carlos, le majordome guatémaltèque « sans papiers ». Cet homme à tout faire qui cire les chaussures, tond la pelouse, prépare la cuisine, s’avère un redoutable informaticien et un indispensable associé. Les rapports entre le patron et l’homme de maison sont finement observés et là aussi, font tout le charme de ce court roman. Et puis, Suter a cette drôlerie toute en retenue qui rappelle l’humour des britanniques. Quand il écrit : « Maria Moreno avait une demi-tête de plus que Carlos, ce qui n’en faisait pas une grande femme ». Il y a du Woody Allen en lui. Si vous voulez partir dans un palace des bords de la Baltique, goûter le coq au vin de Carlos ou découvrir qui se cache derrière l’étrange Sokolov, Allmen sera votre homme !

*Allmen et les libellules de Martin Suter chez Christian Bourgeois éditeur.

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09 mai 2012

Caro diario

 

 Liaisonromaine

Avant de publier un livre, les éditeurs français étudient précisément les courbes de la météo. Il n’y a pas que les paysans qui scrutent le ciel pour planter, semer ou cueillir. Les éditeurs sont, eux aussi, de redoutables marchands de quatre-saisons. L’été n’a pas encore pointé le bout de son nez que déjà, les romans de mai sentent l’huile à bronzer, l’anisette et la lavande. Après une campagne électorale harassante, débats et joutes sans fin, le lecteur veut oublier ces mots gris et sombres qui ont plombé sa digestion. Pacte de stabilité, dette publique, sécurité, immigration, croissance, désindustrialisation, Basta ! Le lecteur pense déjà aux prochaines grandes vacances, à ce long tunnel d’août, à cette crique de la Méditerranée où il plonge une tête en fin d’après-midi, à ces touristes italiennes en maillot de bain qui parlent fort et fument ostensiblement, à tous ces petits plaisirs estivaux qui le maintiennent en vie. Il s’y voit déjà, le lecteur, allongé sur sa serviette, Persol au nez, un court roman de Morand entre les mains et la tête complètement vide. Ne penser à rien, vivre l’instant. Lire, aimer et dormir, un programme politique des plus subversifs en ces temps de rationalisme et de paupérisation, l’un n’allant pas sans l’autre. Les éditeurs sentent ce frémissement, cet appel du grand large chez des consommateurs aliénés, fatigués et usés. Il est temps de leur remonter le moral. La recette est connue, il suffit de prononcer des mots magiques, les sésames de la latinité : Rome, Italie, Stendhal, Villa Borghèse, chaleur, poussière, essaim de Vespa, voix rauque et peau dorée.   Quand je suis tombé sur le dernier roman de Jacques-Pierre Amette « Liaison romaine », je n’ai pas pu résister à cette tentation balnéaire. La brune incendiaire de la couverture me faisait de l’œil, elle me disait « Viens, achète-moi, tu ne seras pas déçu, etc… ». Sa robe noire entrouverte, ses bras déployés sur la carrosserie d’une vieille Fiat 126 et puis cette bouche carnassière, lèvres charnues sur dents serrées, j’étais pris au piège. Incapable de poser ailleurs mes yeux dans cette librairie pourtant débordante de nouveautés. Ce serait mentir de dire que seule la brune caligulesque a déclenché mon acte d’achat, le nom de Jacques-Pierre Amette a emporté mon choix irrémédiablement. On sent parfois, à tort, quelques liens obscurs qui nous unissent à un auteur. Quelques bribes biographiques communes nous font imaginer des parentés littéraires. Une enfance provinciale, un Baccalauréat B, un service à l’Ecole Miliaire, des piges jeune, là s’arrête cette connivence fantasmée. Car le précoce Goncourt 2003 pour « La maîtresse de Brecht » est un auteur confirmé dont la critique fait référence depuis longtemps. Si on ajoute à ce tableau, une médaille hussarde, le prix Roger Nimier décroché en 1986 pour « Confessions d’un enfant gâté », Amette a tout pour me plaire. La couverture de son roman est cependant trompeuse car Liaison romaine est une descente aux enfers, abrupte, vertigineuse. Un effondrement. Un largage en règle entre les ruines du Colisée et les eaux boueuses du Tibre. Un journaliste parisien est envoyé à Rome suivre les funérailles de Jean-Paul II. Il invite Constance, sa jeune amie à le suivre et à le perdre. Entre flashbacks bretons et moiteur d’une couche romaine, l’auteur se souvient, tente de comprendre et boit la tasse. Malgré des saillies apaisantes, il n’a jamais pénétré l’intimité de sa tendre amie. Il ne peut oublier ce corps duveteux, ses seins « admirables », « son silence dans le doux, le chaud, le lourd de l’étreinte ». « Je fus frappé par sa silhouette lisse et admirable, virginale, venant tout droit d’une belle province française qui l’avait si longtemps séquestrée et protégée » écrit-il encore. Si en plus, on sait que cette Constance a passé son enfance à Nevers, tout un monde souterrain s’ouvre à nous. Secrets lycéens sur pluie bourguignonne. Mais ce roman n’est pas seulement le journal intime d’une défaite amoureuse, il est un prodigieux miroir sur le travail actuel d’un journaliste, la difficulté d’écrire un article juste. Le héros en fin de carrière se voit imposer une autre façon de rédiger ses papiers. Là où il peaufine son style, où sa prose s’emballe, il doit la maintenir, la brider pour qu’elle entre dans la sécheresse contemporaine des rédactions. C’est l’un des aspects passionnants de ce court roman, le métier de journaliste qui se meurt devant tant de conformisme et en même temps, une femme qui vous quitte. Amour perdu et désillusion professionnelle sous-tendent ce merveilleux cri de désespoir. 


Caro Diario, Nanni Moretti Silvana Mangano    

 

 

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18 avril 2012

Robert Denoël (1902-1945)

Denoël

 

C’est une histoire belge qui finit mal et qui en dit long sur les mœurs des années 40. A. Louise Staman, universitaire américaine, a repris minutieusement l’enquête sur la mort de Robert Denoël. Le 2 décembre 1945, l’éditeur belge installé à Paris depuis le milieu des années 20, était assassiné par balle. Son corps était retrouvé, gisant, face contre terre, boulevard des Invalides à côté d’une Peugeot 302 noire. A. Louise Staman remonte le temps, explique le parcours hors-norme de ce belge qui débarque à Paris sans argent et surtout sans réseau pour y faire fortune. L’universitaire essaye de démêler les fils d’une passion française pour les livres et leurs grands auteurs sous le joug d’une armée d’Occupation. Cette mort mystérieuse a fait, un temps, la Une des journaux d’après-guerre et puis, comme d’autres affaires sensibles, elle fut étouffée parce qu’elle dérangeait trop un microcosme parisien aux mains sales. Personne n’avait intérêt à revenir sur cette disparition et encore moins à fourrer son nez dans une période aussi trouble entre faux résistants, vrais collabos et affairistes redoutables. Crime crapuleux, crime passionnel, dettes, règlements de compte, actes de résistance, vengeance, etc… ? Toutes les versions ont circulé. Des plus surréalistes aux plus proches de la réalité, mais de Vérité, point ! Car, autour de Robert Denoël, gravitent du beau monde, des éditeurs influents, des écrivains de génie, des avocats marrons, des politiciens plus ou moins véreux et une femme, sulfureuse, maîtresse, entre autres, de Paul Valéry, « notre grand poète national ». En apparence, une bonne société, en réalité, un monde avide, méprisant, qui sonne terriblement d’actualité, un demi-siècle plus tard. Chacun cherchant à gagner sa place au soleil et/ou à faire oublier son passé tumultueux. Dans ce jeu où les dés sont pipés, il fallait toute la ténacité d’une américaine pour tenter d’y voir plus clair. Un magma grouillant de haines et de jalousies où une partie de notre élite a joyeusement barboté alors que les français souffraient le martyr. C’est une autre version de la Libération de notre pays, une histoire méconnue par les manuels mais, à vrai dire, la face peu reluisante d’une triste victoire. A. Louise Staman démarre son récit à la naissance de Denoël à Bruxelles, poursuit par son enfance à Liège, raconte son incroyable arrivée à Paris, les rencontres décisives qu’il fera à Montparnasse, la création de sa maison d’édition, son indéniable talent pour déceler les grands écrivains, il publiera coup sur coup, Céline, Artaud, Triolet, Dabit, Freud mais aussi les discours d’Hitler et la propagande antisémite. A. Louise Staman n’occulte rien. Elle énumère des faits et le double jeu inhérent à toute activité économique durant l’Occupation. Elle nous apprend surtout que Denoël, le petit belge n’avait pas l’intention de payer, à lui seul, la note salée de l’édition française. L’épuration ne passerait pas par lui. Sa mort prématurée priva certainement notre pays d’un « beau déballage » où auteurs comme éditeurs, dans leur immense majorité, n’avaient brillé ni par leur courage, ni par leur honneur. On est loin d’une Résistance héroïque, on est au cœur d’un système politique qui abaisse les Hommes, les rend veules et faibles. Céline, réfugié au Danemark, avait eu le pressentiment que l’inculpation de son éditeur au titre d’infraction à l’article 75 tournerait au lynchage. Denoël était pourtant un homme prudent, double comptabilité et sociétés-écrans faisaient partie de son quotidien. Tout en respectant la censure de la sinistre liste Otto, Denoël publiait, à la même période, Cheval blanc d’Elsa Triolet en 1943. L’homme était plein de ressources. Commerçant avisé et lecteur perspicace, il avait vu, avant les autres, le génie Céline en publiant le Voyage, doublant sur le fil le mastodonte Gallimard qui prendra sa revanche quelques années plus tard. Son entrée dans le métier avait donc été météorique, sa sortie fut tout aussi expéditive. Un meurtre irrésolu, des témoignages confus, quelques mobiles sérieux pour s’achever sur une enquête bâclée. Le récit d’A. Louise Staman qui s’intitule « Assassinat d’un éditeur à la Libération » ne résout pas ce mystère, il ouvre seulement des pistes, met le doigt sur l’indigence de la magistrature, la corruption généralisée et les arrangements entre petits amis. Ainsi, on ne retrouva jamais la mallette de Robert Denoël remplie d’or ou encore sa stratégie de défense qu’il avait l’intention d’utiliser lors de son procès. Le livre de A. Louise Staman se lit comme un roman policier. Si à la fin, elle ne nous délivre pas sur un plateau d’argent les commanditaires de ce meurtre, elle dresse le portrait d’une haute société intellectuelle prête à tout pour se protéger. La Libération n’aura pas réussi à démanteler les faux-semblants, remettre à plat un système vérolé, n’en déplaise aux indécrottables utopistes. La justice aura finalement failli à sa mission. En lisant le récit historique de cette américaine, on sent pointer chez elle une certaine amertume sur les indétrônables puissants. Ces intouchables. En filigrane, ce livre rappelle « Représailles » de Raymond Guérin. Après soixante-deux mois de stalag, l’écrivain revient à la Libération, gonflé d’espoirs déçus. Le spectacle des cours martiales, surtout dans sa ville de Bordeaux, le désole, le remplit de colère même. Les mêmes qui avaient fricoté avec les barbares comme ils appellent l’Occupant tiennent toujours le haut du pavé. Ils ont enfilé leurs costumes de libérateurs et font régner leur loi. « Je crois que le tort qu’on a, c’est de vouloir que tout soit parfait. Rien ne sera jamais parfait quoi qu’il arrive, quels que soient les hommes au pouvoir…Mais l’exigence en matière de politique et de gouvernement ne peut qu’être source de déception…Si l’on veut vivre en paix, ne pas se laisser distraire par les agitations de la rue, les fausses vérités du journalisme et les fantaisies absurdes de l’actualité, il faut demeurer sur la réserve. Et dans les époques bouleversées comme celle-ci, laisser se calmer les esprits avant de s’engager ».

 

Guérin

 

Assassinat d’un éditeur à la Libération - A. Louise Staman – Récit e/dite

Représailles – Raymond Guérin - finitude         

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16 avril 2012

La dernière Campagne du Quai Conti

 

 MorandBugatti

Récit romancé de la cinquième candidature de Paul Morand à l’Académie française.

 

« Immortel, enfin », le roman de Pauline Dreyfus débute par un coup de fil. Nous sommes en juillet 1968 dans une paisible propriété de la forêt de Rambouillet où les turbulences du mois de mai ont été amorties par les chênes centenaires. Loin du chaos parisien, l’écho des pavés est à peine parvenu jusqu’aux oreilles d’un couple de prospères retraités. Paul et Hélène Morand vivent un mois de l’année dans cette province bucolique. L’appel de Jacques de Lacretelle va remettre en piste le plus célèbre des réprouvés, l’exilé de Vevey, l’homme pressé qui, entre deux saillies, filait jadis à toute allure dans sa rutilante Bugatti. Le portrait est plus flamboyant que la triste réalité de cette fin des années 60. Paul Morand, ce personnage  sulfureux des lettres françaises, est un revenant. Sa vie, une épopée d’un autre temps. Né en 1888, disciple de Giraudoux, coureur de 1 500 mètres, reçu premier au concours des Affaires étrangères, attaché d’ambassade à Londres, jeune écrivain préfacé par Proust, auteur de romans rapides comme l’éclair, son prestige est alors immense. On le lit, on l’admire, on le jalouse. 35 voitures au compteur. Jet-setter avant l’heure, il parcourt l’Europe galante. Des dizaines de femmes le désirent, une seule réussit à l’enchaîner. Cet apôtre de la liberté, de la passion et du bonheur éphémère connaît ses ultimes moments d’insouciance. La Libération sonnera en fait le glas d’une carrière promue aux plus hautes distinctions. Dès 1928, comme le rappelle Pauline Dreyfus, Paul Morand était pressenti pour devenir « rapidement » un immortel. Prêter serment de fidélité au Maréchal n’aura pas été sa meilleure intuition et aura passablement retardé sa postérité. En 1968, l’homme est fatigué, ses genoux fragiles et ses rares amis, tous enterrés. Chardonne est parti en mai de cette même année. Nimier, ce fils spirituel qui lui avait remis le pied à l’étrier est, lui aussi, mort dans un accident de voiture sur l’autoroute de l’Ouest. Six ans déjà. La vulgarité du monde moderne dégoûte cet homme habitué aux prévenances et aux plaisirs de caste. Les embouteillages, les HLM, le bronzage, ce n’est pas son monde à lui. Dans sa jeunesse, il skiait à St-Moritz, se baignait dans une Méditerranée à la pureté originelle et il n’y a pas si longtemps conduisait une 300 SL à portes papillon. Un esthète. Congés payés, étudiants chevelus et révolutions ne sont visiblement pas sa tasse de thé. Le désir de revanche est, pourtant, bien là. Intact. Les blessures de l’opprobre encore vivaces. Mauriac, son fidèle ennemi fait toujours barrage à son entrée au Quai Conti. En 1958, Morand n’avait obtenu que dix-huit voix, il lui manquait celle du Cardinal Grente pour disposer des dix-neuf voix indispensables à son élection. Il avait pourtant juré qu’on ne le reprendrait pas dans cette quête aux ridicules hochets. Il récidive cependant en 1959, le Général revenu aux affaires se prononce contre, il ne pardonne pas au diplomate son choix de 1940. Morand se retire alors de la compétition. Puis, plus rien avant ce coup de téléphone de 1968 qui change la donne. Pauline Dreyfus fait le récit émouvant d’un vieil homme, lucide sur les maigres mérites d’une reconnaissance littéraire aussi tardive mais qui en savoure, malgré tout, les délices frelatés. Cette cinquième tentative pour enfin décrocher son fauteuil à l’Académie est racontée avec beaucoup de sincérité, d’intelligence, de parti pris et d’amour pour ce grand écrivain. Car si les choix politiques de l’homme sont critiquables, son écriture demeure un plaisir indémodable, une cavalcade de mots qui vous percutent et vous emportent. Qui peut résister à ce style fracassant ? Pauline Dreyfus a très bien lu Morand, elle lui emprunte parfois quelques fulgurances comme cette phrase : « il y a plus beau que Paris, c’est la nostalgie de Paris ». On dirait du Morand, c’est du Dreyfus. « Immortel, enfin » nous montre un Morand qui doute de son talent, qui finit par croire les âneries qu’on raconte sur lui, qu’il ne serait qu’un modeux, un écrivain de salon. Dans son livre « Entretiens », Paul Morand se reprochait à demi-mot son « instabilité » : « Je ne peux pas tenir en place, j’écris dix lignes il faut que je m’en aille ; donc je reprends, et je recommence cinq ou six fois. C’est l’histoire de la plupart des écrivains : un talent coulant de source comme Giraudoux est chose très rare ». Pour décrire l’ambiance de cette ultime tentative, Pauline Dreyfus a recréé les décors, le grand appartement de l’avenue Charles-Floquet dans le VIIème, Raymond le volubile maître d’hôtel, les deux bonnes espagnoles, le chow-chow à l’inévitable langue violette et puis les invités du couple Morand. Vous découvrirez un Patrick Modiano scrutant ce manège, un Pascal Jardin fétichiste des bottes, un Banier truculent, une Nathalie Baye en lectrice attitrée de Madame, un Jean d’O primesautier, enfin tout un univers disparu, cocasse et factice, où la littérature était au cœur des conversations.

 

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12 avril 2012

La dernière muse d'Alberto

 

 Giacometti

L’histoire du dernier modèle de Giacometti.

Même dans leurs longs silences, les vieilles dames de la Baie des Anges nous ouvrent leur cœur. L’écrivain Franck Maubert, auteur de nombreux livres d’art, est parti à la rencontre d’une femme d’âge mûr qui termine sa vie dans un modeste appartement de Nice. Ce n’est pas une riche héritière des mines de phosphate, ni une ex-star de la Victorine, pas même une entraîneuse qui aurait mis le grappin sur un lord anglais, gentleman et anarchiste. Caroline, de son vrai nom Yvonne, est pourtant bien plus que tout cela. Sa vie flamboyante et sordide, comme tous les grands destins tragiques, dépasse de loin l’entendement. Elle a tutoyé l’un des dieux de la création du XXème siècle. On ne ressort jamais indemne d’une telle rencontre. Fracassante à tous points de vue. Caroline est « le dernier modèle » d’Alberto Giacometti. Leur histoire remonte à novembre 1958. Giacometti aime se perdre dans les bars de Montparnasse, il en aime l’esprit frivole mais aussi la gravité des êtres qui s’exprime dans la nuit. Il aime surtout les prostituées, elles l’obsèdent. Caroline a vingt ans, lui soixante et pourtant, « il est attiré par cette inconnue dont il entr’aperçoit l’âme. Elle est insaisissable ». Elle fume des cigarettes mentholées, boit du coca-cola, n’a pas froid aux yeux et forcément, les hommes tombent sous son charme. Ce qui aurait pu être une banale coucherie, est le début d’une romance que les amateurs d’art peuvent admirer sous le nom de « Caroline en larmes » et « Caroline avec une robe rouge », deux huiles sur toile peintes par le maître entre 1962 et 1965. Caroline qui appelle Alberto, « ma Grisaille », découvre un monde inconnu. Chacun se nourrit de sa singularité, est avide de ses propres errements. Alberto l’interroge sur les hommes, tente en vain de sonder l’âme de cette petite, mélange d’effronterie et de sincérité désarmante. Il n’est dupe de rien et se contrefout de l’argent. Il est déjà immensément célèbre et riche. Elle lui réclame une Ferrari rouge comme un caprice d’enfant, il lui offre une MG de la même couleur. Caroline n’est pas une Sainte, c’est ce qui l’aime chez elle, cette sauvagerie, cet abandon et cette furie que la jeunesse offre. Lui, sera bientôt malade. Franck Maubert a retrouvé cette Caroline qui, entre non-dits et désir de parler, se livre, exhume ses souvenirs. C’est si loin, les nuits de Montparnasse, les virées en cabriolet, Caroline au volant, Alberto au dessin, croquant la ville, les monuments, les visages, les silhouettes. Elle se demande « comment un tel homme pouvait s’intéresser à une fille comme moi ? ». Il en était fou. Alors, elle se rappelle que la première fois où elle a posé pour lui dans son atelier, Alberto n’y est pas arrivé. Il jurait. La rage du créateur n’avait pas réussi à capter le regard de Caroline, à percer le secret des ses yeux. Il recommencera, dix jours plus tard, pour enfin y parvenir. Elle se souvient d’avoir été éblouie par les sculptures qui se tenaient debout comme des personnes et qui paraissaient si vivantes. Leur histoire n’est pas simple. Elle s’absente parfois plusieurs jours, il ronge son frein, en souffre, mais ne dit rien. Elle s’est mariée entretemps avec un vieillard de quatre-vingts ans. Leur histoire repart de plus belle. Leur amour est compliqué. Giacometti est marié à Annette et son fidèle frère Diego fait mine d’ignorer cette maîtresse qui roule en grosse américaine et qui porte des talons trop hauts à son goût. Alberto se contrefiche des apparences, se moque des convenances, car une seule chose compte pour lui : créer. « Qu’est ce que créer ? Faire, faire et refaire. C’est cela créer. Refaire sans cesse. Là où j’en suis » avoue-t-il. Cinquante ans plus tard, entre ses canaris en liberté et un verre de Campari posé sur une table basse, Caroline se confie. Maubert avance à pas feutré face à cette dame âgée qui traverse une mauvaise passe. Il se fait tout petit. Il se glisse dans le moindre des espaces qu’elle laisse, s’y engouffre pour obtenir enfin quelques « révélations » comme ce séjour à Londres et la rencontre avec un Francis Bacon passablement alcoolisé. Maubert dit de Caroline : « tout en elle n’est que fragilité jusqu’à ses sourires qui ponctuent son mutisme ». Ils descendent ensemble manger une grillade sur une terrasse. Elle picore dans son assiette, non sans avoir préalablement rehaussé ses minces lèvres d’un rouge discret et s’être parfumée d’Heure Bleue. Il remonte dans son appartement. Cette fin d’après-midi ressemble à un film d’Ettore Scola. Il lui lit quelques lignes de Belle du seigneur, elle lui montre les photos de son amour passé, quelques mots griffonnés de sa main, toute une vie enfouie... Elle aurait aimé avoir un enfant de lui, elle n’aura même pas un dessin. Mais, ces deux-là se sont aimés. Quel plus bel héritage ! « Le dernier modèle » est un roman pudique et puissant comme un crayonné d’Alberto. A lire au soleil couchant de la Méditerranée.   

 

 

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09 avril 2012

Un an déjà...


Annie Girardot

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