13 janvier 2009
La fièvre nostalgique
Les voitures sont dangereuses, elles roulent trop vite, elles polluent, elles tuent, elles sont le mal absolu. Eloignez vos enfants de ces engins diaboliques. Elles font perdre la raison aux hommes, elles sont le cancer de la société moderne. Chaque époque a besoin de trouver un coupable, un bouc-émissaire, une victime expiatoire. Sur l’autel de la bien-pensance, l’automobile est une offrande aux dieux de l’hypocrisie. Ne dites jamais que vous aimez les voitures, vous pourriez être dénoncé par l’un de vos proches. Une fois pour toutes, comment faut-il que l’on vous le répète ? L’automobile est un moyen de transport qui a pour seule vocation de vous emmener d’un point A à un point B. Ce n’est rien d’autre. Ne parlez pas de plaisir, de charme, de beauté. Seule la raison doit dicter vos choix. Les constructeurs eux-mêmes se sont rangés derrière cet avis général. Ils fabriquent des voitures qui sont respectueuses de l’environnement et qui ont plein d’airbags. N’allez surtout pas prononcer les mots : ligne, émotion, bruit, sensation, caractère. Vous n’êtes pas devant une œuvre d’art, mais devant un banal produit industriel aussi expressif qu’une boîte de conserve ou une clé à molette. Aujourd’hui, toutes les voitures se ressemblent, elles ont le même ADN, les mêmes caractéristiques techniques, ce sont des clones qui envahissent les routes du monde entier. Elles doivent répondre à un seul besoin primaire : se déplacer. Vous êtes un homme du passé qui réfléchit avec les schémas de pensée des années 60. Une sorte d’égoïste, de machiste, en clair, un pauvre type qui n’a rien compris à l’évolution de la société. Votre cerveau vous dit Vroum Vroum alors que vous devriez vous responsabiliser, penser aux générations futures, à l’avenir de la planète. Alors cessez vos enfantillages ! Vous ne regardez donc pas les publicités automobiles à la télévision. Elles sont de magnifiques témoignages en faveur de la sauvegarde de l’environnement. A vrai dire, il est de plus en plus difficile de déceler la présence d’une voiture dans ce genre de spots. Elle figure pourtant en arrière plan souvent masquée par des slogans que l’on croirait écrit par l’OMS, Al Gore ou la Prévention Routière.
Des incantations mystérieuses à ne pas rouler. Les voitures ont tellement disparu de l’écran qu’elles prennent parfois la forme d’un robot, d’un jeu de construction ou d’un jouet. L’automobile est morte, un point, c’est tout. Ne pleurnichez pas ! Il faut savoir éradiquer les mauvaises choses. Vous n’étiez qu’un barbare, un gros lourdaud qui ne pensait qu’à appuyer sur le champignon, un inconscient. Oui, un criminel ! Vous n’aviez qu’un seul mot à la bouche : vitesse ! Vous jubiliez lorsque Peugeot annonçait « 115 fauves sous ton capot » ou Alfa Romeo parlait « Des chevaux de feu » et qu’il « fallait libérer sa fougue ». Voyou ! Vous trouviez fantastique que le concessionnaire Jean Charles mette un indien sur les affiches vantant sa Jeep Cherokee Chief. Vous pensiez, naïf, que l’automobile pouvait avoir le parfum de l’aventure, des terres inexplorées, des grands espaces. Conquistador ! Vous rigoliez lorsque Citroën affirmait que sa CX Diesel avait du punch avec une vitesse de pointe de 146 km/h. Humour de garnison ! Vous vous gondoliez en apprenant que la série limitée GSA Chic était le comble de l’élégance. Moqueur ! Vous vous rappeliez avec émotion les publicités Volkswagen de votre enfance avec ce slogan « ce que la Coccinellea fait, aucune bête au monde ne l’aurait fait ». Adolescent attardé ! Vous aimiez le côté péremptoire des allemands, « les Mercedes six cylindres sont les voitures les plus équilibrées du monde ». Vantard ! La suffisance des anglais, « Jaguar, le V12 de la victoire », vous ravissait. Snob ! Vous étiez émus par la poésie de Renault « Caresse du soleil, jeux du vent, deux sourires...un bonheur… prendre la route en Floride ». Midinette ! Vous aimiez que Simca signale la présence de la moquette en série sur sa 1100 Special 7 cv. Nostalgique ! Voilà, le mot est lâché. Quel plaisir d’être un homme ou une femme qui n’a pas perdu la mémoire. Et comme disait Anatole France « le passé c'est notre seule promenade et le seul lieu où nous puissions échapper à nos ennuis quotidiens, à nos misères, à nous-mêmes ».
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