Le blog de Joss Beaumont

Blog consacré aux voitures anciennes, au cinéma, à la littérature et au doux parfum de la nostalgie. Mais qui est ce Joss Beaumont ?

17 mars 2009

La Promotion Jaguar

Jaguar

Je m’étais acheté à la fin des années 90 une Jaguar XJ 6 qui avait déjà une bonne trentaine d’années d’existence. Elle m’avait coûté le prix d’une petite voiture de ville, elle tombait souvent en panne, je la prenais parfois le week-end. Elle était vraiment belle, marron glacé avec un intérieur en cuir qui vieillissait intelligemment. J’avais trouvé un travail en région parisienne, je me rendais au bureau en transport en commun. J’habitais dans un meublé à Bagnolet et je payais une place de parking dans Paris à l’année pour la Jaguar. La boîte qui m’employait distribuait en France du matériel informatique. J’occupais un poste subalterne dans un service marketing. Je faisais des études de marché, des profils de clients, quatre ans passés sur les bancs de la faculté d’histoire pour me retrouver devant un écran d’ordinateur avec des courbes, des tableaux et des maux de tête. Le chômage n’a pas épargné ma génération. J’avais pas mal galéré avant de trouver cet emploi. Je vivais seul. Je m’ennuyais ferme. Je ne voyais pas très bien comment me sortir de ce trou. Nous étions quatre cents personnes  à partager le même immeuble, une tour en verre dans le style américain qui était censée faire moderne. J’étais exploité et je le savais. Avec mes collègues, nous avions trouvé un troquet où tous les midis, nous prenions une pression et un jambon beurre. Notre vie était réglée. Nous arrivions le matin vers 08 H 30 et repartions le soir à 18 H 30 précises. Nous étions mal payés, notre direction pensait le contraire. En milieu d’année, notre chef avait été muté dans le Sud de la France, c’était un gros bonhomme toujours en train de brailler, mais finalement assez inoffensif. Il avait dépassé la cinquantaine et était originaire de Cahors.

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Il m’avait à la bonne, il était persuadé que comme nous venions de la même région, nous partagions les mêmes valeurs : la bonne bouffe, le rugby, les blagues en dessous de la ceinture, enfin toute cette patine locale qui me faisait gerber. Je le laissais croire à ce genre de conneries. Il était bête. Je le trouvais absurde et volontiers mal élevé. Quand il est parti, il me supplia de passer le voir à l’agence de Marseille. Il rêvait. C’était un sentimental. Il avait le mérite d’amuser l’équipe, on se demandait souvent comme un abruti de sa trempe avait pu gravir tous les échelons de cette entreprise. Il allait terminer sa carrière Directeur régional du quart sud-est alors qu’il était seulement bon à tenir une buvette les jours de matchs. Notre grand jeu était de faire semblant d’avoir peur de lui. Ses colères nous amusaient beaucoup. Il était persuadé qu’il en jetait. Derrière ses vestes croisées et ses cravates colorées, se cachait une midinette. La grande question que nous nous posions tous était de savoir qui le remplacerait. Il y avait bien deux cadres sur les rangs, deux types qui avaient travaillé aux Etats-Unis, ils étaient du genre vorace. Sportifs par dessus le marché, l’un des deux courait tous les matins, il voulait arriver l’esprit libre. Libre de quoi ? Il était imprégné de la culture de l’entreprise, ça voulait dire qu’il revenait travailler le week-end. Nous, on était pour la culture d’entreprise mais seulement cinq jours par semaine et encore dans le respect légal des horaires. Au delà, le jeu aurait tourné à la provocation. J’avais commencé à envoyer des CV dans d’autres entreprises, je m’étais fixé comme objectif, d’habiter Paris avant la fin de l’année. Un matin, branle-bas de combat, convocation générale dans le bureau du directeur qui voulait nous présenter notre nouveau responsable. Il trouvait ça plus humain de le faire lui même. Il avait une fibre sociale, il n’avait licencié que cinquante personnes l’année dernière, c’était un modéré. Il avait « chassé » notre chef dans une boîte américaine, et pour faire jeune et ouvert, il avait choisi une femme. Ca plaisait à notre PDG quand il était parfois interviewé de dire qu’il embauchait des cadres supérieurs femmes. Il oubliait juste de préciser que l’ensemble des membres du conseil d’administration et de surveillance était des hommes. Il plaçait souvent des femmes dans des postes fictifs, la communication ou le marketing étaient des secteurs d’avenir pour les filles. Quand il s’agissait d’emplois stratégiques, on préférait piocher dans la famille proche du PDG, nous avions eu droit à ses fils, à ses cousins et même à son beau-frère. Elle s’appelait Marthe, elle avait trente cinq ans, des tailleurs stricts  et des lunettes de secrétaire. Rapidement, nous regrettâmes notre demi de mêlé. Nous étions sous surveillance, elle contrôlait tout. Avec le gros de Cahors, nous étions plutôt relax, jamais il nous demandait de faire le suivi de nos activités, il était bien incapable de lire un tableau. Elle, par contre, mesurait notre rentabilité. Elle avait du chronométrer  nos arrêts aux toilettes, nos pauses, elle voulait nous faire cracher. Une fille de l’équipe s’était plainte au délégué du personnel, sur ce coup là, il ne pouvait rien faire, dossier trop sensible. Il fallait qu’on serre les dents. Marthe ne vivait que pour le travail. Elle n’était pas mariée. Le genre vieille fille qui passe ses vacances sur ses dossiers, une vraie bûcheuse. Trois semaines après sa nomination, j’avais rencontré une fille dans mon immeuble, elle travaillait à la Poste comme conseillère financière, elle était aussi emballée que moi par son job. Nous avions le même âge. Un soir, je l’avais aidée tout simplement à porter ses courses, elle m’avait payé un verre chez elle et nous avions partagé le même scepticisme sur le monde du travail. Ses parents tenaient une épicerie dans les Landes. Elle avait un beau cul et elle riait fort à toutes mes blagues. Nous avions fini par coucher ensemble. Elle imitait Bourvil et elle faisait une collection d’affiches de cinéma, surtout des films italiens des années 60 avec Sophia Loren, Gina Lollobrigida, Claudia Cardinale. Elle me plaisait. Elle chantait faux. Le soir, nous nous racontions nos journées de galère, je lui avais parlé de ma nouvelle chef. Elle me disait que ça nous dressait mes collègues masculins et moi, pour une fois qu’une femme donnait des ordres. Elle était féministe primaire. Elle me parlait de ses clients, des malheureux à qui elle proposait de s’endetter toujours plus. Elle avait honte. Nous nous fréquentions depuis maintenant trois mois, et je lui avais promis une surprise. J’avais économisé pour l’inviter dans un restaurant étoilé de la capitale. Elle s’était préparée, maquillée comme si elle participait au bal des débutantes.

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C’était vraiment touchant. Et pour couronner le tout, je l’avais récupérée en Jaguar. Elle n’était pas contente que je lui aie caché mon seul bien, une vieille voiture. Mais elle était également ravie, c’était la première fois qu’elle montait dans une si belle auto. Le voiturier lui avait ouvert la portière comme si nous étions des gens importants. Elle me dit que j’étais fou de l’emmener dans un si bel endroit. J’avais choisi un restaurant dont les fenêtres donnaient sur les Invalides, la nuit tombée, la coupole éclairée, nous étions bien jusqu’à ce que je vois deux tables plus loin ma chef qui avait troqué ses tailleurs de grand-mère pour un décolleté suggestif. Elle n’avait plus ses lunettes. Je n’arrivais pas à voir avec qui elle était accompagnée. Du coup, je fus chagriné comme si j’avais été suivi, comme si on ne pouvait pas vivre sans le regard des autres. Je ne dis rien à ma partenaire, je ne voulais surtout pas gâcher cette soirée. Ma chef ne se rendit compte de ma présence qu’au dessert, elle me dévisagea comme si j’étais un intrus, se demandant bien ce qu’un de ses employés faisait dans un tel restaurant. Dans sa tête bien faite, les choses étaient claires. Chacun sa place et la mienne dans les Routiers en bordure des Nationales. Ca aurait pu juste être une anecdote mais, la vie se charge de contrôler le cours des événements, nous nous levâmes en même temps qu’eux. J’étais très curieux de savoir avec qui elle dînait mais je n’avais aucune envie de lui parler, de m’abaisser devant elle. Ils sortirent de l’établissement juste derrière nous, j’avais eu le temps de repérer son ami. Je n’étais pas mécontent de moi, quand le voiturier avança la Jaguar,  je lui donnais un billet de pourboire. J’aurais bien aimé voir leurs têtes. Le lundi matin, j’appréhendais le retour au bureau. La matinée se passa sans encombre, elle était en réunion. Mais après le déjeuner, j’eus un coup de fil de l’assistante du Président, il demandait à me voir. En une année, il ne m’avait jamais adressé la parole et je doutais fort qu’il connaisse mon nom. J’attendais debout dans son vestibule, pas très rassuré sur mon sort. Il ouvrit la porte avec un grand sourire et me proposa de m’asseoir. Il la joua décontracté, on lui avait parlé de mes qualités professionnelles, de mon sérieux qu’il n’avait pas su à temps déceler. Il le regrettait. Il me proposait de prendre immédiatement la direction de l’agence en plein centre de Paris, celle qui se situait Boulevard Saint-Marcel. Bien sûr cette promotion s’accompagnait d’un silence total sur les relations qu’il entretenait avec la nouvelle responsable marketing. Je lui affirmais qu’il pouvait compter sur ma confidentialité. Cette boîte commençait à me plaire, j’avais acquis les automatismes du jeune cadre dynamique. A la fin de l’entretien, il me parla des Jaguar qu’il avait possédées. Il était charmant. Je déménageais dans les trois semaines qui suivirent cette discussion. Ma « belle postière » comme je l’appelais, emménagea avec moi.

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Posté par belmondo à 09:50 - Nouvelles automobiles - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


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