Giacometti

L’histoire du dernier modèle de Giacometti.

Même dans leurs longs silences, les vieilles dames de la Baie des Anges nous ouvrent leur cœur. L’écrivain Franck Maubert, auteur de nombreux livres d’art, est parti à la rencontre d’une femme d’âge mûr qui termine sa vie dans un modeste appartement de Nice. Ce n’est pas une riche héritière des mines de phosphate, ni une ex-star de la Victorine, pas même une entraîneuse qui aurait mis le grappin sur un lord anglais, gentleman et anarchiste. Caroline, de son vrai nom Yvonne, est pourtant bien plus que tout cela. Sa vie flamboyante et sordide, comme tous les grands destins tragiques, dépasse de loin l’entendement. Elle a tutoyé l’un des dieux de la création du XXème siècle. On ne ressort jamais indemne d’une telle rencontre. Fracassante à tous points de vue. Caroline est « le dernier modèle » d’Alberto Giacometti. Leur histoire remonte à novembre 1958. Giacometti aime se perdre dans les bars de Montparnasse, il en aime l’esprit frivole mais aussi la gravité des êtres qui s’exprime dans la nuit. Il aime surtout les prostituées, elles l’obsèdent. Caroline a vingt ans, lui soixante et pourtant, « il est attiré par cette inconnue dont il entr’aperçoit l’âme. Elle est insaisissable ». Elle fume des cigarettes mentholées, boit du coca-cola, n’a pas froid aux yeux et forcément, les hommes tombent sous son charme. Ce qui aurait pu être une banale coucherie, est le début d’une romance que les amateurs d’art peuvent admirer sous le nom de « Caroline en larmes » et « Caroline avec une robe rouge », deux huiles sur toile peintes par le maître entre 1962 et 1965. Caroline qui appelle Alberto, « ma Grisaille », découvre un monde inconnu. Chacun se nourrit de sa singularité, est avide de ses propres errements. Alberto l’interroge sur les hommes, tente en vain de sonder l’âme de cette petite, mélange d’effronterie et de sincérité désarmante. Il n’est dupe de rien et se contrefout de l’argent. Il est déjà immensément célèbre et riche. Elle lui réclame une Ferrari rouge comme un caprice d’enfant, il lui offre une MG de la même couleur. Caroline n’est pas une Sainte, c’est ce qui l’aime chez elle, cette sauvagerie, cet abandon et cette furie que la jeunesse offre. Lui, sera bientôt malade. Franck Maubert a retrouvé cette Caroline qui, entre non-dits et désir de parler, se livre, exhume ses souvenirs. C’est si loin, les nuits de Montparnasse, les virées en cabriolet, Caroline au volant, Alberto au dessin, croquant la ville, les monuments, les visages, les silhouettes. Elle se demande « comment un tel homme pouvait s’intéresser à une fille comme moi ? ». Il en était fou. Alors, elle se rappelle que la première fois où elle a posé pour lui dans son atelier, Alberto n’y est pas arrivé. Il jurait. La rage du créateur n’avait pas réussi à capter le regard de Caroline, à percer le secret des ses yeux. Il recommencera, dix jours plus tard, pour enfin y parvenir. Elle se souvient d’avoir été éblouie par les sculptures qui se tenaient debout comme des personnes et qui paraissaient si vivantes. Leur histoire n’est pas simple. Elle s’absente parfois plusieurs jours, il ronge son frein, en souffre, mais ne dit rien. Elle s’est mariée entretemps avec un vieillard de quatre-vingts ans. Leur histoire repart de plus belle. Leur amour est compliqué. Giacometti est marié à Annette et son fidèle frère Diego fait mine d’ignorer cette maîtresse qui roule en grosse américaine et qui porte des talons trop hauts à son goût. Alberto se contrefiche des apparences, se moque des convenances, car une seule chose compte pour lui : créer. « Qu’est ce que créer ? Faire, faire et refaire. C’est cela créer. Refaire sans cesse. Là où j’en suis » avoue-t-il. Cinquante ans plus tard, entre ses canaris en liberté et un verre de Campari posé sur une table basse, Caroline se confie. Maubert avance à pas feutré face à cette dame âgée qui traverse une mauvaise passe. Il se fait tout petit. Il se glisse dans le moindre des espaces qu’elle laisse, s’y engouffre pour obtenir enfin quelques « révélations » comme ce séjour à Londres et la rencontre avec un Francis Bacon passablement alcoolisé. Maubert dit de Caroline : « tout en elle n’est que fragilité jusqu’à ses sourires qui ponctuent son mutisme ». Ils descendent ensemble manger une grillade sur une terrasse. Elle picore dans son assiette, non sans avoir préalablement rehaussé ses minces lèvres d’un rouge discret et s’être parfumée d’Heure Bleue. Il remonte dans son appartement. Cette fin d’après-midi ressemble à un film d’Ettore Scola. Il lui lit quelques lignes de Belle du seigneur, elle lui montre les photos de son amour passé, quelques mots griffonnés de sa main, toute une vie enfouie... Elle aurait aimé avoir un enfant de lui, elle n’aura même pas un dessin. Mais, ces deux-là se sont aimés. Quel plus bel héritage ! « Le dernier modèle » est un roman pudique et puissant comme un crayonné d’Alberto. A lire au soleil couchant de la Méditerranée.