Nouvelle inédite de fin d’année

Les réseaux sociaux ou la machine à remonter le temps et…les sentiments

CaroleB

 

Un jour, elle lui avait subrepticement tenu la main, un geste innocent et sauvage pour elle, une incompréhensible confusion des sentiments pour lui, l’amoureux. Elle l’avait trouvée pataude sans caractère, rustique, juste bonne à tenir une raquette de tennis, et elle ne s’était pas cachée pour le dire, l’exprimer avec l’assurance meurtrière qu’ont les belles femmes. Comme si tenir la main d’un jeune homme de seize ans, l’espace de quelques secondes, ne représentait rien, ne signifiait rien, elle en tiendrait d’autres, de plus aristocratique, de plus émouvante, de plus sensuelle, de plus magistrale. La sienne la laissait impassible pourtant elle l’avait tenue. Il n’avait pas rêvé. Même si ses capacités de discernement avaient été, un instant, foudroyées, il gardait un souvenir féérique, celle d’une rencontre impossible, d’une plénitude, d’un accomplissement. A cet âge-là, nous cherchons des raisons de vivre, nos corps sont encombrés par une gêne, un sentiment d’imperfection, nous devons absolument nous débarrasser de cette gangue juvénile pour nous élever, nous supporter et nous aimer. Cet effleurement ridicule à l’arrière d’une berline fut un merveilleux déclencheur, supérieur à l’acte en lui-même bien qu’agréable, réconfortant, absolument nécessaire, il se révèle moins fort, moins violent, moins révolutionnaire, moins cataclysmique que le contact fugace de deux mains, de deux adolescents, l’un atrocement amoureux et l’autre « étrangère » à cet emballement. Il entrait alors dans les méandres du cœur. Ses lectures l’avaient préparé à ces débordements, à ces désillusions naturelles, il en goûtait maintenant l’exquis fracas. Les livres avaient modelé son âme, exacerbé sa sensibilité, il le regrettait car les années 80 furent celles d’une brutalité assumée et revendiquée. Nous sommes toujours déçus par notre époque, notre aversion pour les mœurs de notre temps est un signe, à vrai dire, de vitalité. Les Hommes qui n’éprouvent aucune nostalgie sont de sinistres idiots, imperméables à la chaleur des mondes disparus et fantasmés. 

Il ne pourrait dire si elle l’avait tenue fermement, docilement, amoureusement, nonchalamment, longtemps après, il avait essayé de revivre ce court moment, de recomposer son attitude exacte, cette scénographie magnifique, de ressentir la pression exacte sur sa peau et les mots anodins qui avaient couvert ce contact éclair. Il analysait les contradictions de ce geste miraculeux, en décortiquait toutes les innombrables possibilités, il était effrayé par le délicieux abysse qui s’ouvrait devant lui. L’amoureux, homme borné et solitaire, s’exalte à la moindre palpitation, nourrit sa rêverie intérieure à l’infini, déroule un fil romanesque inextinguible. Le monde extérieur n’existe plus pour lui. Il s’enferme, s’enferre, se persécute, n’écoute que ses emballements. Son cœur caracole, sa tête n’arrive plus à suivre, exténuée par tant de tourments. Il est cet esclave volontaire, cette victime ravie car il a été touché par la beauté. Un plissement de paupière, une voix cassée, une mèche rebelle, un poignet osseux, une épaule anguleuse, il se délecte de l’infime, du minuscule, un souffle retient son attention, il passe le monde au tamis de ses sentiments épars. Il sait que son comportement n’est pas raisonnable, mais la raison le dégoûte, il la trouve abjecte, il continue, malgré tout, à croire en ses chances, se saisit de la plus éphémère occasion pour broder son canevas, construire son château de cartes. Cette brune aux yeux clairs et au regard sombre le fascine, lui, pourtant d’habitude si orgueilleux, défaille à sa vue. Dans la cour du lycée, il l’observe, il anoblit sa façon de marcher, de parler, de rire, rien n’est commun chez elle, il en est sûr, il a été le premier à la remarquer. Ce qu’il redoute le plus, que les autres découvrent, à leur tour, que cette fille est insaisissable, qu’elle irradie et glace, qu’elle installe un imperceptible rapport de force. Pour l’instant, il a de la chance, ses camarades ne s’intéressent qu’aux filles aguicheuses dont la joliesse n’est que passagère. Elles suscitent un désir fugace mais jamais elles n’émouvront, ne provoqueront cette quête d’absolu. On sent déjà chez elles, une vulgarité et une lassitude qui souillent la pureté des élans de la jeunesse. Cette brune passe encore inaperçue quoique on raille outrageusement son profil, qu’on se moque de sa naïveté, de ses supposées gaffes, mais l’amoureux se méfie, on lui porte trop d’intérêt pour que ces égratignures de cour de récréation ne revêtent pas déjà la forme d’une attirance. Attirance grossière où attraction et répulsion se caractérisent par des excès de langage. Il aurait tant aimé qu’elle remarquât la puissance de ses mains, ses veines admirablement dessinées, l’empreinte d’un géant, d’un génie, d’un dieu…Elle avait préféré l’assommer d’une remarque désobligeante, coupé court à une effusion pathétique, à une émotion convenue. Trente années plus tard, il avait oublié cette scène de sa prime jeunesse, résidu d’une existence brouillonne où sa fragilité, sa mégalomanie et sa susceptibilité le désolaient. C’était sans compter l’impudeur des réseaux sociaux qui raniment les souvenirs les mieux enfouis. Une recherche par nom et prénom, et votre passé resurgit des brumes d’internet. Il a suffi d’une photo mal cadrée pour qu’une femme se dessine, il avait abandonné une adolescente sur les bancs de l’école. Elle était désormais mariée, elle avait des enfants, une vie professionnelle épanouie, elle exposait sans filtre son bonheur virtuel, pourtant, cette photo ne pouvait le leurrer, lui, le vieil amoureux, ce regard si triste et désirable qui brillait sur son écran 23 pouces lui lançait un subliminal appel à l’aide. Ou était-ce son incorrigible cerveau qui se mettait à échafauder encore d’improbables scénarii ?

Oserait-il la contacter ?