Lecaporalépinglé

Jacques Perret, un merveilleux séditieux en littérature

L’autre samedi, j’essayais de calmer mes angoisses de nouvelle année en foulant le pavé parisien. Mon esprit bataillait ferme tandis que mes pas hésitaient et mon cœur baguenaudait, je pataugeais en pleine flânerie buissonnière. Je connaissais ces vagabondages d’après-fêtes, ils n’indiquaient rien de bon sur mon état de santé mental. Arriverai-je à passer le cap de janvier ? Entre les vœux en ribambelle, les résolutions éphémères et les frangipanes vendues à prix d’or, je n’en menais pas large. Il me fallait absolument accoster sur une terre amicale, trouver un de ces ports d’attache où ma nostalgie lancinante pourrait déposer armes et bagages. Juste pour quelques minutes de répit, je cherchais un îlot au bord du Luco. A l’angle de la rue Madame et Vaugirard, je trouvai enfin mon havre de paix, ce dernier refuge qui ne conçoit pas la littérature française comme un module universitaire mais comme une nécessité vitale. La libraire du « Pont traversé », montagne de savoir et de discrétion, m’accueillit sans l’arrogance commerciale de mise dans ces quartiers huppés. Nous bavardâmes sur les mérites des écrivains du milieu du XXème siècle et de leurs désolants successeurs. Je prenais des nouvelles de mes petits protégés, de leur cote d’amour respective, Fallet et Boudard avaient toujours leurs habitués, Nimier et Blondin tenaient la barre en ces temps de commémoration, Laurent sortait peu à peu d’une longue quarantaine, Vailland était à la traîne et Marceau déjà presque oublié. Nous enragions, maudissant pêle-mêle, le monde de l’édition, la télévision et la syntaxe oiseuse. « Et Jacques Perret ? » lui fis-je dans un élan du cœur comme si l’écrivain né à Trappes en 1901 et décédé en décembre 1992 à Paris pouvait, à lui seul, me sauver de la noyade hivernale. D’une main experte, elle me sortit « Rôle de plaisance » dans son édition nrf Gallimard datant de juin 1957, un exemplaire en parfait état pour seulement 18 euros que je m’empressai d’acheter. Finalement, ce début d’année ne commençait pas si mal. Pourquoi Jacques Perret ? « Il suffit de le lire. On y prend un plaisir rare, on sait tout de suite pourquoi » écrivait Pol Vandromme dans Une famille d’écrivains. Le critique belge dévoilait là une évidence. En effet, on aime naturellement le style retors de Perret, sa belle langue aux multiples ramifications, son goût de la satire, de la farce, sa fidélité aux combattants et ce ton unique, baladin et mélancolique, sans jamais perdre une once de lucidité sur le destin foudroyé des Hommes. Jacques Perret est trop complexe pour notre époque avide de raccourcis. Trop subversif, comment peut-on expliquer aux écoliers d’aujourd’hui un parcours aussi dense ? Aventurier, marin, journaliste, monarchiste, résistant, Algérie française, nouvelliste, immense romancier, le costume est bien trop ample pour l’étroitesse de vue des médias actuels. Souvenez-vous de quelle manière, infâme, insane, impropre, la disparition de Félicien Marceau en mars 2012 fut-elle traitée ? Cette fois-ci, la presse pourtant grande pourvoyeuse en célébrations et anniversaires a été étrangement discrète. Seul l’éditeur Via Romana a publié en fin d’année « La République et ses Peaux-Rouges », le Tome 1 des chroniques d’Aspects de la France parues entre 1948 et 1952. Alors si vous n’avez jamais lu « Le caporal épinglé » (1947), « Bande à part » (Prix Interallié 1951) ou « Les biffins de Gonesse » (1961), je prends le pari ici que vous ne résisterez pas à ce déferlement d’aventures loufoques, puissantes et nostalgiques. Ne cherchez pas de ressemblance chez Antoine Blondin ou Marcel Aymé, la prose de Jacques Perret est 100 % originale. En juillet 1957, il avait écrit dans la revue Arts : « Si les gens me prennent pour un écrivain peu sérieux, c’est qu’ils ne m’ont jamais regardé quand j’ai la plume à la main ; mais peu importe ». Ici, nous le prenons au sérieux.

 

La République et ses Peaux-Rouges – Chroniques d’Aspects de la France – Tome 1 (1948-1952) – Via Romana