JardindesPlantes

Quand les écrivains dissèquent le Jardin des Plantes

Les jardins m’ennuient. Pire, ils me désolent. Si chez certains, ils évoquent la nature resplendissante, la volte-face des saisons ou le miracle de la Terre, chez moi, ils me rappellent trop de mauvais souvenirs. Trop de poussives visites à travers l’Europe, à la découverte de jardins botaniques et exotiques, littéralement tiré, tracté par mes parents que ce spectacle ravissait. Ils ne m’auront épargné aucun parc, aucun paysagiste, aucune vente d’espèces rares, j’entends encore mon père égrener une litanie de noms de plantes en latin à l’heure du dîner. J’en fais parfois des cauchemars à presque quarante ans. L’horticulture n’aura pas réussi à germer dans ma tête de pioche. Dès l’âge de huit ans, je sus que la nature me serait à jamais hostile. Un échec de plus dans mon éducation laborieuse. Les années ont passé. Mon père, grand spécialiste des plantes vivaces, a délaissé quelque peu le jardin d’ornement pour une nouvelle passion : le potager et ses « obscures » variétés. La bibliothèque familiale déborde toujours autant d’ouvrages savants sur le sujet et moi, je suis l’éternel ignare, ne faisant pas la différence entre un cerisier du Japon et un pied de tomates. Mon inculture jardinière que l’on croyait incurable vient pourtant de connaître un heureux revirement. Je me suis régalé à la lecture des « Bonnes feuilles du Jardin des Plantes », une anthologie présentée par Philippe Taquet, membre de l’Institut, qui court de Jean-Jacques Rousseau à Claude Simon. Je ne sais si c’est la splendide couverture verdoyante, sa maquette aérée ou le choix judicieux des auteurs qui m’ont captivé, mais assurément, j’y ai pris beaucoup de plaisir. Jusqu’alors, le Jardin des Plantes indiquait pour tout natif du Berry, son arrivée à Paris et la vision quelque peu effrayante d’un Mammouth dans le prolongement de la Gare d’Austerlitz. Rien de très engageant. Ce recueil de textes commentés s’intéresse en fait autant aux allées du Jardin qu’aux arcanes du Muséum national d’Histoire naturelle. Il y est autant question des carrés de la perspective (480 mètres sur 2,5 hectares) bordés par des platanes que de la Ménagerie, des Galeries ou des illustres scientifiques qui ont fait le renommée du lieu et, par ricochet, celle de la France. Ce jardin royal des plantes médicinales créé sous Louis XIII va devenir au XVIIIème siècle un haut-lieu scientifique à la gloire de Buffon, Cuvier, Jussieu, Lamarck et Bernardin de Saint-Pierre. Cette anthologie dévoile une autre facette du Jardin, celle d’une terre d’inspiration pour bon nombre d’artistes et de philosophes. Sur cet espace fertile à l’imaginaire, aux souvenirs et aux émotions, les écrivains ont posé leur plume. Victor Hugo vantait le génie de Buffon dans son poème du Jardin des Plantes et invitait son petit-fils, Georges, à venir voir la ménagerie. Un voyage intra-muros des plus déroutants : « Sans sortir de Lutèce, allons en Assyrie, Et sans quitter Paris partons pour Tombouctou ». Balzac honorait Cuvier en se demandant s’il n’était pas « le plus grand poète de notre siècle ? ». Les témoignages d’Alfred de Musset, Jules Verne, Rousseau, Proust, Zola ou Sainte-Beuve redonnent des couleurs à cet endroit. Barbey d’Aurevilly, dans sa nouvelle « Le Bonheur dans le crime », comparait la rivalité entre une élégante visiteuse et une panthère. Dans ce face-à-face, « la formidable bête outragée avait rouvert les yeux, affreusement dilatés, et ses naseaux, froncés vibraient encore… » écrit-il. Léon-Paul Fargue, l’infatigable piéton, s’extasiait dans la galerie de la paléontologie : « Moi et quelques autres nous restons là, devant le Diplodocus, à rêver à la taille des herbes qu’il foulait, à la quantité de l’oxygène tout frais dont il se gonflait comme un zeppelin ». Jacques Perret se faisait botaniste : « Nous avons là l’espace vert le plus intensément botanique, le plus pittoresque et précieux de tout Paris sinon le plus secret car il est dans son ravin à la merci des regards plongeants ». Alexandre Vialatte confirmait cet engouement qualifiant le jardin des Plantes de « musée du monde » et de « boudoir de l’histoire naturelle ».

Papa, c’est promis, ce week-end, je visite le Jardin des Plantes !    

 

Les Bonnes feuilles du Jardin des Plantes – De Jean-Jacques Rousseau à Claude Simon – Une anthologie par Philippe Taquet, membre de l’Institut en collaboration avec Geneviève Boulinier et Anne-Roussel-Versini – Editions Artlys