16 février 2009
Le rêve suédois
Je roule depuis une dizaine de minutes et je me dis que j’ai de la chance. Une chance exceptionnelle, unique. Je suis au volant de mon cabriolet Saab 900 flambant neuf. La météo est parfaite. Une légère brise qui remonte de la Méditerranée, me fouette le visage et le soleil vient s’écraser avec candeur sur ma casquette. Heureusement qu’en sortant de l’hôtel, Gina m’a fait penser à prendre mes lunettes de soleil. Je les oublie à chaque fois. C’est tellement bon de profiter d’un mois de vacances en Corse. Je l’ai bien mérité. J’ai travaillé dur cette année, j’ai fait des pointes à vingt-cinq patients par jour. On me cite en exemple au bureau de l’Ordre National des Chirurgiens Dentistes. Quand je pense à la tête de Morisset, mon jeune remplaçant qui se farcit le mois d’août. En plus, mon cabinet n’est même pas climatisé. Je repousse à chaque fois les travaux en lui promettant que l’année prochaine, ce sera fait. Je le revois encore quand nous lui avons dit au revoir, Gina lui faisait coucou à travers la glace, j’avais décapoté juste pour le faire enrager. J’ai senti dans son regard une pointe de jalousie qui m’a rempli de bonheur. Il est envieux, ce Morisset, mais diablement efficace. Depuis maintenant trois ans, il me remplace à mon cabinet dentaire. Mes patients le connaissent et ne se plaignent pas de lui. Avec Gina, nous louons tous les étés une villa au-dessus de L’Ile Rousse. Ah, ce pauvre Morisset, avec ses costumes en carton-pâte et cette tête de perpétuel perdant. Je l’ai toujours connu vieux garçon, pourtant il doit avoir à peine quarante ans. Il roule dans une vieille Peugeot 104 qu’il a du hériter de sa grand-mère, il fait peine à voir. Je l’ai prévenu de se garer derrière mon cabinet, il serait capable de faire fuir mes clients avec sa vieille guimbarde. Quand j’ai sorti ma belle suédoise du garage, il a failli tomber en syncope. Je n’ai jamais été aussi bien. Je conduis de la main gauche tandis que ma main droite caresse la cuisse bronzée de ma jeune épouse. Nous avons vingt ans de différence. Elle est très mure pour son âge et moi, j’ai su rester jeune. On ne dira jamais assez que le bonheur tient à peu de chose, une belle voiture découvrable, un métier passionnant, quelques jours de repos et Gina. Je l’ai rencontrée par hasard à une conférence sur la gingivite. Elle était hôtesse d’accueil à l’époque. Je lui ai tout de suite plu. Le coup de foudre immédiat. Elle m’a renversé un plateau repas sur les genoux. Cette maladresse si touchante des femmes timides. Elle a insisté ensuite pour nettoyer mon pantalon. Nous nous sommes retrouvés dans les toilettes de l’auditorium. Et là, elle m’a embrassé comme une adolescente amoureuse. J’ai toujours plu aux femmes. Bien sûr, elle est grande, blonde, elle ne passe pas inaperçue. Une fois, j’ai surpris Morisset au téléphone qui parlait d’elle, il la trouvait vulgaire. La jalousie pousse certains hommes à dire n’importe quoi. Gina a une belle allure surtout depuis qu’elle a subi cette opération de chirurgie esthétique. Au début, j’ai trouvé ça un peu exagéré et puis avec les semaines, je me suis habitué à sa nouvelle bouche. Nous formons un très beau couple. Tout le monde le dit. Pas plus tard qu’hier soir, nous dînions sur une terrasse quand deux jeunes garçons qui passaient en scooter ont sifflé Gina. Elle était toute rouge d’émotion. J’adore conduire en Corse, les routes sont étroites et l’on ne croise jamais personne. Gina me dit de faire attention, de ne pas rouler au milieu, elle s’inquiète toujours pour moi, une vraie mère poule. Elle a toujours été très serviable, toujours prête à aider son prochain. Le professeur de tennis de l’hôtel a eu un problème de voiture. Hier, il devait accompagner sa sœur à l’hôpital de Bastia et bien, à peine arrivée, alors qu’elle ne le connaissait pas, Gina s’est proposé de les emmener tous les deux. C’est une brave fille, j’ai vraiment de la chance. Elle m’a dit de ne pas m’inquiéter, de faire ma sieste, qu’elle en avait seulement pour deux petites heures. Tout le monde l’adore déjà à l’hôtel. Elle est trop généreuse, les gens abusent souvent d’elle. C’est la première fois que nous sillonnons la Corse en décapotable, je redécouvre les paysages. Morisset, lui, ne part jamais en vacances. Gina m’a avoué que j’étais trop dur avec lui et que je ne l’appelais jamais par son prénom. Je n’aime pas son prénom, George, c’est d’un ringard. Mais Gina est tellement charitable. Vu le prix qu’il me coûte, il est hors de question que je sympathise avec ce type-là. Je l’ai prévenu que s’il abîmait le matériel, je le déduirais de ses honoraires. Gina n’a pas honte de son corps. Elle adore mettre des décolletés. Le patron de l’hôtel me le disait encore, votre dame aime s’habiller légèrement. Je lui ai répondu qu’elle avait un soleil dans le cœur. Il m’a dit, vous, Monsieur Jouve, vous êtes un poète et Gina, votre muse. Et puis il s’est mis à rire. Ils sont sympathiques ces Corses, toujours un mot gentil à la bouche. Je ne maîtrise pas encore très bien ma nouvelle voiture, mais je sens qu’elle a du répondant. Le vendeur m’a vanté les sièges ergonomiques, il avait raison, je suis installé comme dans un couffin. Le turbo est efficace, silencieux, mais efficace. La tenue de route impériale. Dès que je roule un peu plus vite, Gina a peur comme toutes les femmes. Elles ne savent pas apprécier le plaisir d’une conduite coulée mais, malgré tout, agressive. J’enfile les virages avec gracilité. Sur les portions de ligne droite, je presse la pédale d’accélérateur et nous sommes propulsés comme dans un manège de fête foraine. Elle est formidable cette voiture. Nous arrivons dans une courbe, je préviens Gina que je vais voir ce qu’elle a dans le ventre. J’ai toujours été un bon pilote, c’est vrai que ma vision n’est pas aussi bonne qu’avant, mais je sais tenir un cerceau. C’est à ce moment là que Gina se met à crier, à hurler, j’ai à peine le temps de tourner ma tête vers elle, que nous percutons un tracteur à l’arrêt….
-Hé oh, George, tu me réponds, tu ne t’es pas endormi quand même. Hé oh, George, réveille-toi. Tu m’attends deux minutes sur le parking du supermarché et tu t’endors, c’est un comble! Tu vas être en retard. Tu commences ton remplacement chez le Docteur Jouve aujourd’hui. Tu as de la chance d’avoir trouvé ce remplacement. Et puis sa femme est très gentille. Tache de faire bonne figure
-Oui, maman.
08 septembre 2008
Citroën SM, le Sursaut Magistral
Au début des années 70, les marques françaises ont définitivement abandonné la sphère du haut de gamme. Il y a comme une sorte de résignation, de fatalisme dans le constat qu’on ne sait plus faire des voitures de luxe en France. En trente ans, notre pays a changé de cap industriel. La Patrie des carrossiers, de l’élégance automobile s’est transformée en une Nation qui produit des millions de petites voitures populaires. Les amoureux des belles lignes entament alors une longue dépression. Pourtant, chez Citroën, la résistance s’organise. Depuis 1966, les ingénieurs planchent sur le projet d’une version GT de la berline DS. A cette époque là, les chevrons fourmillent d’idées nouvelles, le constructeur lance en parallèle un ambitieux programme de moteurs rotatifs et présente au salon de Genève 1970, la SM. C’est d’abord un choc visuel avec un Cx fulgurant de 0,46, une ligne sportive et bourgeoise à la fois. Un splendide coupé à la croisée de différents styles, une flamboyance venue d’Amérique, une finesse transalpine et un condensé de technologie française. Avec sa rampe composée de six phares à iode cachée derrière une vitre, cette SM intrigue. Sa mécanique V6 d’origine Maserati surprend. Sa suspension hydraulique séduit les gros rouleurs. Sa ligne fuselée emballe les esthètes. Dès sa première année de commercialisation en 1971, il s’en vendra près de 5 000 unités. Et puis les temps deviennent plus durs pour les moteurs à essence. L’heure est à la modération, à la chasse au gaspis, au retour de l’austérité. La crise du pétrole est passée par là. Les coupés de prestige n’ont plus la cote, pour corser l’affaire, la SM a des sautes d’humeur, une fiabilité aléatoire, des caprices d’enfant gâté, des manières de diva. Les acheteurs n’aiment plus les voitures de caractère. Ils préfèrent les automobiles sages, sans saveur, les fidèles épouses aux vamps démoniaques. Les emmerdeuses qui fascinaient auparavant, aujourd’hui ennuient. Cette SM avait pourtant le parfum des paris impossibles, d’une France épanouie et agressive. Une dernière bravade avant que les constructeurs allemands emportent la partie. Même aux Etats-Unis, la SM ne passait pas inaperçue. Là-bas, on garde d’elle une image piquante, celle d’une Parisienne, libre, insouciante et désirable.
















