Le blog de Joss Beaumont

Blog consacré aux voitures anciennes, au cinéma, à la littérature et au doux parfum de la nostalgie. Mais qui est ce Joss Beaumont ?

03 septembre 2007

Suite suite

-Plus t’as de pognon, moins t’as de principes : l’oseille c’est la gangrène de l’âme. C’est la prison qui m’a sauvé. Faut dire que j’avais débuté trop fort…un caissier à

la Garenne-Colombes

…un rentier à Bezons, un poker à Malakoff…un hold-up à Saint-Ouen et tout ça en une semaine-hein ! Alors là, je commençais à me croire. Je disais plus bonjour aux potes, j’avais commandé une charrette américaine, j’intriguais pour entrer au Diner’s Club et pis…Crac ! Le ballon, la cellule, le parloir, le retour à la nature quoi. La vraie vie ! Et ben tu sais…j’lai échappé belle. Michel Audiard. « Des pissenlits par la racine ».

Les Années 80, l’illusion

« Un autre monde », « Smooth operator », « Femme libérée », « Marcia baila », « Woman in love », « La isla bonita », « Tainted love », « Thriller », « Gaby oh Gaby », « Sexual healing ».

1980, Cadillac Seville

Face à la montée en puissance des marques européennes sur le marché américain, Cadillac réplique avec une nouvelle Seville dont le coffre suscite la curiosité.

L’hymne à la différence

En 1980, la tendance est contradictoire. Les gens oscillent entre devoir de mémoire et envie de changement. A la télévision, Patrick Sabatier lance une nouvelle émission «  Avis de recherche » sur TF1 qui sera suivie par des millions de téléspectateurs. Le principe est simple : retrouver les amis d’enfance ou les camarades de régiment perdus de vue d’une personnalité du monde du spectacle. Les français ressortent leurs vieilles photos de classe jaunies par le temps, se replongent dans leur passé avec délectation. C’est également le moment où la généalogie prend son essor. Tous espèrent mettre la main sur des aïeux aristocrates, beaucoup abandonneront se rendant à l’évidence que 99 % de leurs ancêtres étaient de modestes paysans. Cette télévision spectacle qui fait commerce du passé a de la concurrence. La parole se libère et les débats s’animent. Daniel Balavoine pousse son cri de colère décrivant une jeunesse abandonnée devant un François Mitterrand imperturbable. L’élection présidentielle de 1981 est dans toutes les têtes. Même Coluche, le trublion national, annonce sa candidature et les sondages le créditent de 16 % d’intentions de vote. Ca tremble dans les ministères. Le Monde se cherche. Au cinéma, la même année, sortent sur grand écran « Les sous-doués » et « Le dernier métro ». La vie d’un théâtre durant la seconde guerre mondiale et les facéties d’une boîte à bac. Dans la chanson, c’est pire, les « mélomanes » ont le choix entre « Antisocial » de Trust et « Banana Split » de Lio.

Jacques Dutronc vient mettre sa pierre à l’édifice avec son album « Guerre et pets ». Ca risque de faire du bruit.

Réconciliation nationale sur les Dance floors

Certaines institutions de la vie intellectuelle disparaissent. C’est le cas de Jean-Paul Sartre, Romain Gary ou encore Henri Miller. La littérature perd deux grands romanciers. Dans les familles, on s’inquiète de la mise en liquidation de la société Manufrance qui a beaucoup fait pour la promotion de la lecture. Des milliers de petits français ont appris à lire grâce à son fameux catalogue, caverne d’Ali Baba, repère insensé de milliers d’objets usuels, plongeon dans la vie rurale de notre pays. Les féministes sont soulagées. Marguerite Yourcenar fait son entrée à l’Académie Française. C’est la première femme à pénétrer chez les Immortels. Les françaises préfèrent suivre l’opération chirurgicale à cœur ouvert que vient de subir Mireille Darc par le professeur Cabrol. A voir la tête défaite d’Alain Delon, ce n’était certainement pas une visite de routine. Le port du casque est désormais obligatoire pour les possesseurs de mobylettes de moins de 50 cm3. Le nombre d’accidents de la route a considérablement augmenté. Il faut enrayer ce massacre. Aux Etats-Unis, la vague Disco fait toujours autant recette. Les Village People, produits par des français, amusent avec leurs déguisements de carnaval. Dans les boîtes de nuit, pour la première fois, blancs et noirs dansent sur la même musique. Ce que les hommes politiques n’ont pas réussi à faire,

la Disco

l’a fait en réconciliant un pays où la ségrégation est toujours aussi violente. L’Amérique pleure la disparition de Jesse Owens, le héros des Jeux Olympiques de Berlin en 1936. Ses longues foulées ont ridiculisé Hitler et sa folie purificatrice. Mais les américains oublient qu’après cet exploit, Jesse Owens a participé à des courses où il affrontait des chevaux. Sa vélocité s’affichait comme un spectacle de cirque.

Une autre Amérique

Les américains sont capables de grandes choses où le bon côtoie souvent l’abject. Les enfants passent des nuits entières sur le Rubik’s Cube et Cadillac présente sa nouvelle Seville. Depuis 1975, la marque haut de gamme américaine a créé une famille de voitures « compactes » pour limiter l’influence grandissante des constructeurs européens, notamment de Mercedes et faire face à la crise du pétrole. De la taille d’une grande berline, cette Seville apporte une grande nouveauté qui se trouve à l’arrière. Sa malle de coffre ne ressemble à aucune autre voiture. Elle est inspirée des lignes créées par Hooper dans les années 30 et 40 qui a carrossé des Daimlers, des Rolls et des Bentley. On aime ou on déteste.

La Seville

ne passe pas inaperçue. Elle connaitra cependant un joli succès en Europe. C’est une leçon à méditer. De la différence, naît souvent l’harmonie.

Il nous a quittés cette année-là

Steve McQueen, le prince des circuits

Comment ne pas évoquer McQueen ? C’est le passage obligé, le pèlerinage, la référence, une sorte de préambule à toute conversation entre passionnés. Tout ce que Steve a touché, il l’a transformé en une pluie de dollars. La moindre vente aux enchères dispersant ses reliques personnelles s’envole. Les prix s’affolent. Que ce soit une paire de lunettes Persol, une moto Indian Scout de 1934, un pick-up GMC de 1958, la panoplie McQueen rend hystérique les collectionneurs du monde entier. L’histoire remonte à septembre 1958. Le jour où Josh Randall est rentré dans le salon des familles américaines muni de sa fabuleuse Winchester à canon raccourci. A ce moment précis, les garçons avaient enfin trouvé leur modèle et les filles un sex-symbol. Regard bleu azur, dégaine de cow-boy, nonchalance yankee, en une seconde, il est devenu l’idole d’une génération. Son mythe fonctionne sur le même mode que le culte voué à James Dean ou à Marlon Brando, deux marginaux flamboyants comme lui. McQueen est un surdoué, d’une incroyable habileté naturelle. Cet homme sait tout faire : monter à cheval, piloter une moto, embrasser de jolies femmes. Il se fond dans les rôles sans effort. Le cinéma ne lui procurait pas assez d’émotions fortes. La compétition automobile allait lui donner cette adrénaline, la drogue des solitaires, pour se surpasser. Il faut le voir pendant le tournage du film « Le Mans ». Il se sent bien, entouré de ses comparses, pour la plupart de véritables pilotes. Il a plaisir à prendre les relais, à faire tomber ses chronos, à supporter la chaleur de sa combinaison. Son acharnement à être le meilleur fait sursauter de terreur les assureurs qui craignent pour sa personne et surtout la réussite du projet. Il n’aura pourtant jamais été aussi heureux qu’au volant de sa voiture de course. L’ivresse de se dépasser, d’échapper à sa simple condition de mortels, voilà après quoi, il court. Ce gamin des rues qui n’a jamais connu son père, restera à jamais inconsolable. L’automobile lui donnera un peu de force, un peu de courage pour continuer de vivre. Car au fond, il sait qu’il sera toujours seul, qu’il interprète le lieutenant Frank Bullit ou le milliardaire Thomas Crown, il est prisonnier de cette enfance gâchée. Chez lui, il y a beaucoup de tristesse et d’abandon. Pourtant sur une photo prise par son ami William Claxton en 1962. On le voit entrer dans sa villa de Los Angeles au volant d’une AC Cobra. Il est content comme un gamin devant son premier train électrique. Il jubile. Il a enfin réussi. Il est fier de montrer ses jouets d’adultes. De minuscules étincelles de bonheur traversent son esprit ombrageux. Deux ans plus tard, en 1964, Claxton le photographie avec Peggy pour un reportage commandé par le magazine Cosmopolitan. Il porte un smoking et lève une coupe de champagne. Il fait le fanfaron devant sa Ferrari Lusso aussi sombre ce jour là que ses yeux masqués par des lunettes de soleil. Il fait le pitre. Il doit souffrir.   

1981, Volvo 240 break

Les suédois ont toujours été sensibles à la protection des personnes. En dévoilant son break 240, Volvo s’impose comme le chantre de la sécurité routière. 

Reconnu d’utilité publique

Les scandinaves ont pris le pouvoir en 1981. Toutes les idées venues d’Europe du Nord vont être reprises dans l’hexagone grâce à François Mitterrand qui a été élu Président de

la République

en mai. Cet homme de compromis est très attaché au fameux modèle suédois tant vanté par les sociaux démocrates. Les suédois hantent tellement les français qu’en juin Björn Borg remporte pour la sixième fois les internationaux de France à Roland-Garros face à un Ivan Lendl pourtant déterminé. Effectivement, il y a bien des communistes au gouvernement, les 39 heures, la cinquième semaine de congés payés, l’abolition de la peine de mort ou encore le remboursement de l’IVG. Les nationalisations sont en route. Mais en bon radical socialiste qu’il est, le nouveau Président élu n’y croit pas un seul instant. Tout ça pour lui, c’est du folklore militant. François Mitterrand n’a pas l’âme d’un bolchévique et il est modéré dans ses propos comme dans son action, l’avenir politique le prouvera assez vite. C’est un homme de nuance, de diplomatie, un parlementaire aguerri de

la IVème

République.

Rapidement, ils rassurent une Droite terrorisée à l’idée de voir les chars de l’Armée rouge défiler sur les Champs-Elysées et leurs Chœurs envahir l’Opéra Garnier. Il faut avouer que la période est tendue. Ca tombe comme à Gravelotte. Le juge Michel est assassiné à Marseille au guidon de sa Honda. Le Pape Jean-Paul II est victime d’un attentant dont il en ressort indemne miraculeusement. Le Président égyptien Anouar el-Sadate aura moins de chance.

Sentiment d’insécurité

Les armes à feux devraient être interdites, surtout sur les écrans de cinéma où est projetée la dernière production d’Alain Delon « Pour la peau d’un flic ». C’est règlements de comptes à OK Corral ! Ca canarde dans tous les coins. Le lieutenant-colonel Tejero joue aussi du pistolet à la chambre des députés espagnols. Il a un côté comique cet officier avec sa grosse moustache et son chapeau de guignol, il ressemble au général Tapioca dans les aventures de Tintin. Et puis la presse nous ment. Paris Match en évoquant le mariage du siècle entre Lady Di et le Prince Charles affirment : « Oui, ils s’aiment vraiment ». Il y a quand même quelques raisons de se réjouir dans cette sombre actualité. France Telecom lance le Minitel qui connut son heure de gloire (jusqu’à 25 millions d’utilisateurs !) avant de se faire détrôner par Internet. Sur les affiches publicitaires du groupe Avenir, Myriam est bien la seule à tenir ses promesses. Elle a enlevé le haut et le bas. C’est une incitation à repeupler

la France.

Avec

805 483 naissances en 1981, les encouragements de Myriam n’ont pas été vains. Le taux de natalité reprend des couleurs. Tous ces chamboulements font peur aux français qui ont besoin de sécurité. Ils aspirent à vivre tranquillement dans un cocon protecteur.

La protection suédoise

Volvo va leur offrir une carapace robuste pour transporter leur famille en toute quiétude. La marque suédoise est réputée pour ses recherches en matière de sécurité active et passive. Elle a inventé de nombreux systèmes qui font d’elle une pionnière dans le domaine d’où son succès commercial grandissant aux Etats-Unis. Le tableau de bord capitonné, les pare-chocs à absorption d’énergie, le premier siège enfant dos à la route ou encore les zones de déformation à l’avant et à l’arrière, Volvo rassure les parents inquiets en cette période trouble. La marque est surtout le grand spécialiste du break. Evidemment en France, cette carrosserie reste l’apanage des artisans et des professions manuelles. Un break, c’est forcément une sorte d’utilitaires déguisés, de berlines rehaussées, en clair, un véhicule qui manque cruellement de chic. De la 404 Familiale en passant par

la Renault

12, la catégorie ne jouit pas d’une très grande popularité auprès des acheteurs. En dévoilant sa 240, Volvo va rendre les breaks sexys ! Pourtant au départ, la presse spécialisée l’affuble d’adjectifs peu gracieux. Ils la qualifient d’armoire normande, de comtoise sur roulettes, de boîte à sapins du Grand Nord…

Son côté massif rebute les petites natures. Mais, c’est la clé de sa réussite. Ne pas tout miser sur l’extérieur, les mères de famille aisées ne s’y tromperont pas. Elles abuseront des breaks Volvo avant l’arrivée en masse des monospaces. Les hommes ne dédaigneront pas non plus les conduire, bien au contraire, ça leur donne un côté sûr de soi, établi, sérieux et terriblement charmeur.

Il roule en break

François Cluzet, le révolté

La plus redoutable arme de François Cluzet : son physique passe-partout, cet air inoffensif de Monsieur-tout-le-monde, de gendre idéal. Alors que bouillonne en lui un feu permanent, une rage insoutenable qui le tiraille, une révolte permanente contre les injustices sociales. Son corps semble impassible alors que tout son être se déchaîne. Le personnage est vraiment attachant, avec des convictions non feintes et des coups de gueule qui sortent du ventre. L’allure toujours juvénile et calme de François Cluzet lui permet de jouer une multitude de rôles. Mais quel gâchis ! Il aura fallu attendre si longtemps pour que les gens du métier reconnaissent en lui une valeur sûre du septième art. La cinquantaine lui aura redonné un coup de jeunesse tellement mérité. Alors qu’en 1982, il crève déjà l’écran dans « Les fantômes du chapelier » de Claude Chabrol. Cluzet apporte de l’irrévérence et de la profondeur à ses personnages. Bizarrement, l’automobile tient un rôle assez important dans sa carrière. Il s’est fait connaître du grand public en interprétant un jeune chef d’entreprise dans la comédie à succès «  Association de malfaiteurs » de Claude Zidi. Il conduisait à l’époque une Ferrari Testarossa. Plus récemment, il endossait la combinaison d’un ancien pilote de Formule 1 dans « Quatre Etoiles ». Un pauvre type qui n’arrive pas à parler aux femmes et dont le souci maladif est de réussir à garer toutes ses voitures dans son garage. Cluzet excelle dans les rôles de paumés, d’inaptes à la vie en société. Dans le film de Canet « Ne le dis à personne », il roule en break Volvo. Ce modèle colle assez bien à son caractère robuste, franc et atypique. Il faut toujours se méfier d’un conducteur de break Volvo.

1982, Excalibur MK IV

Un petit constructeur tente le pari de construire un roadster qui s’inspire directement des modèles des années 20/30. Les riches américains tombent sous le charme.

Retour vers le futur

En 1982, le groupe Imagination chante « Just an illusion » pour mieux camper l’atmosphère de cette année-là. Le bizarre, l’étrange, le surréel font leur apparition. On se croirait dans les années 30. Les expériences les plus folles sont tentées. Le premier bébé éprouvette vient de naître. Connors tape toujours aussi fort son revers à deux mains avec une raquette de tennis qui semble pourtant si fragile. Le duo Chagrin d’amour invente le rap à la française avec son tube « Chacun fait c’qui lui plait ». Les paroles ne sont même plus chantées, simplement scandées sur un sample très efficace. Au cinéma, c’est la grande pagaille. Steven Spielberg réussit l’exploit de nous arracher des larmes avec son extraterrestre ET. Dustin Hoffman triomphe dans « Tootsie ». On y perd son latin. Un petit bonhomme vert qui sympathise avec les humains, un homme qui se déguise en femme pour trouver du travail. L’escalade dans le délire ne s’arrête pas là. La gendarmerie de St Tropez doit faire face à de nouvelles recrues : les gendarmettes. Gerbert et Cruchot ne savent plus où donner de la tête. Le délire atteint son paroxysme avec « Deux heures moins le quart avant Jésus-Christ », péplum comique qui réunit Coluche, Michel Serrault, Jean Yanne et l’inénarrable Paul Préboist. On s’attaque même à la figure emblématique du Père Noël qui est décrit comme une ordure par la bande du Splendid. En politique, ce n’est guère mieux. Le Liban pleure les victimes des camps de Sabra et Chatila. Gaston Deferre met en place la décentralisation et Henri Krasucki devient secrétaire général de

la CGT.

Son

accent et ses problèmes de calcul mental font de lui un personnage très populaire du mouvement ouvrier. Une de ces gueules qu’on n’oublie pas. Derrière la casquette, il y a un jeune homme qui a fait preuve d’un courage extraordinaire qui mérite le respect. Torturé, déporté à Buchenwald, il a payé très cher son engagement politique.

La folie des grandeurs

Outre-Atlantique, les rêves les plus dingues peuvent devenir réalité. En effet, l’Amérique n’est pas seulement le pays des grands constructeurs et du gigantisme industriel. C’est aussi le territoire des savants fous, des inventeurs géniaux, des illuminés qui dans leurs coins construisent des fusées et des navettes spatiales. En Europe, depuis quarante ans, les petits constructeurs, les carrossiers, les artisans de l’automobile ont disparu de la circulation. Aux Etats-Unis, à Milwaukee, un jeune designer décide de construire la voiture de ses rêves.

Il a travaillé pour Studebaker, il a notamment épaulé Raymond Loewy sur le projet de l’Avanti. Ce type s’appelle Brook Stevens, il est passionné par les Mercedes des années 30. Il a lui-même possédé une SS Phaéton de 1928. Alors, il va décider de « copier » l’esprit des Mercedes SSK. Il s’inspire des lignes générales des roadsters d’avant-guerre en utilisant une architecture mécanique moderne. Il espère vendre ses productions à un prix compétitif. En 1965, sort la première Excalibur propulsée par un moteur Chevrolet V8 développant 300 chevaux. L’effet est surprenant, baroque et plutôt réussi. Il a l’habitude de dire que ses répliques sont des « new old cars ».

« I have a dream »

Cet inventeur va continuer son œuvre jusqu’en 1989. Au début des années 80, son Excalibur série IV ressemble aux Mercedes 500/540 K. Motorisée par un V8 de 5,0 litres d’origine GM, elle s’est embourgeoisée, elle possède même des vitres électriques. Les Excalibur vont devenir des voitures à part, des objets de milliardaires, d’excentriques, d’émirs arabes. Les producteurs de télévision seront ravis d’utiliser ces modèles hors norme dans leurs fictions. Elles assurent le spectacle à elles seules. Le détective privé Matt Houston s’en sert dans ses enquêtes et plus étonnant encore, Georges Descrières dans la série française « Sam et Sally » conduit lui aussi cet engin aux formes tapageuses. Dans la folie des années 80 où tout est prétexte à se faire remarquer, les Excalibur sont le moyen le plus efficace de montrer sa réussite et l’étendue de sa fortune. Les Excalibur sont presque irréelles, on les croit sorties d’un rêve ou de la forêt de Paimpol. Elles permettent surtout à de riches clients de se prendre l’espace d’un moment pour Isadora Duncan, de profiter de ses années folles avant que la crise de 1929 mette fin à toutes ces réjouissances.

Il nous a éblouis cette année-là

Schwarzy, l’autrichien à la volonté de fer

Comment un gamin né dans la campagne autrichienne au lendemain de la guerre a-t-il pu devenir une star mondiale ? Arnold Schwarzenegger aurait pu rester un culturiste inconnu, un pauvre type qui pour faire le mariole montre ses biceps aux jeunes filles de Graz. Qu’est-ce qui a bien pu pousser cet adolescent à partir aux Etats-Unis ? A tenter sa chance dans un pays qu’il ne connaissait pas et dont la langue lui était quasiment étrangère. Certainement une ambition dévorante, une chance inouïe, un culot monstre, une suffisance incroyable et un destin à la clé inimaginable. La réussite du modèle américain est un leurre, un attrape-gogos qui cache une réalité souvent injuste. Mais Arnold est une exception, une fabuleuse exception qui contredit les statistiques. Pouvait-il imaginer un seul instant lorsqu’il faisait des tractions pendu aux arbres de son jardin, qu’il aurait son étoile sur Hollywood Boulevard, qu’il serait gouverneur de

la Californie

et qu’il se marierait à la nièce de JFK ? Sa bonne étoile ne l’a jamais abandonné. Il a maltraité son corps à coups d’anabolisants pour gonfler. Il a tellement enflé qu’il est devenu Mr Olympia. Son aventure aurait pu s’arrêter là. En 1982, il campe un Conan le Barbare très crédible. Le cinéma qui ne lui tendait pas les bras, fut bien obligé de se rendre à l’évidence. Cette montagne de muscles avait un impact sur les foules et une valeur marchande considérable. Puis ce fut au tour de la politique, Arnold a planifié son ascension, ne laissant rien au hasard, faisait un habile mariage, ne mettant jamais tous ses œufs dans le même panier. Il a géré sa carrière comme un bon père de famille, flirtant avec les Républicains sans braquer les Démocrates, jouant dans des films d’action mais également dans des comédies imbibées de bons sentiments. Au final, les américains se sont dits, c’est un chic type, cet Arnold !    

1983, Chrysler Voyager

Au bord de la faillite, le groupe Chrysler lance le Voyager, le 1er monospace de l’histoire de l’automobile qui invente une nouvelle façon de rouler.

L’ami de la famille

Que la famille est belle lorsque tous ses membres sont réunis ! L’image du bonheur, c’est Yannick Noah qui nous la donne en tombant dans les bras de Zaccharie, son père, le 5 juin 1983. Sa mère, Marie-Claire, pleure de joie dans les tribunes du central de Roland Garros. Et sur le court de terre battue, le tennisman qui vient de gagner le tournoi serre très fort son papa. Pour une fois, Mats Wilander n’aura pas été le plus fort. Cette victoire est ressentie comme un grand bonheur dans tout le pays. Les français apprennent par voie de presse qu’une petite Laura Smet est née à l’hôpital de Neuilly-sur-Seine. Ses parents Johnny Hallyday et Nathalie Baye sont fiers de nous la présenter. David aura une demi-sœur de dix-sept ans sa cadette. Les familles recomposées ne sont-elles pas les plus belles ? A Monaco, on célèbre l’union entre Stefano Casiraghi et Caroline Grimaldi. Les monégasques sont sous le charme de ce couple magique. Un bel italien et une princesse divine. Philippe Sollers publie son roman « Femmes », un voyage dans l’éternel féminin. La famille, c’est sacré ! Ce n’est pas le pape Jean-Paul II en visite en Pologne qui nous contredira. Maurice Penaruiz révolutionne le marché de la maison individuelle en créant la société Mikit. Le concept est simple, les habitations sont prêtes à finir. Des centaines de français font confiance à cette société qui réussit à baisser les prix de l’immobilier de près de 30 % et favorise l’accession à la propriété de nombreuses familles.

Transport de groupe

Mais, l’automobile n’a pas encore trouvé justement de solution efficace au transport de groupe. Surtout qu’en 1983, le train ne paraît pas le moyen le plus sûr pour arriver à bon port. Deux attentats du terroriste Carlos ont frappé le Paris-Marseille et

la Gare

Saint-Charles

faisant cinq morts. Ce sont les américains qui vont inventer le concept du « monospace ». Il ne s’agit pas vraiment d’une camionnette ou d’un utilitaire. Même si l’aspect n’en est pas très éloigné. Les lignes carrées, la surface vitrée, la portière latérale coulissante sont directement empruntées à l’univers professionnel. Le groupe Chrysler a réfléchi sur le projet d’un véhicule pouvant contenir jusqu’à sept personnes et rentrer dans un garage classique. Une sorte de mini-van qui va devenir rapidement le symbole de

la Middle

Class

américaine et qui évitera au groupe automobile en grande difficulté de tomber en faillite. C’est un immense succès, il s’en vendra plus de 10 millions d’unités à travers le monde. Le Chrysler Voyager, Dodge Caravan ou Plymouth Voyager, quel que soit son nom, ne débarquera en France qu’à partir de 1989. La meilleure publicité faite au Voyager sera les innombrables séries télévisées qui vanteront son côté pratique et convivial. On n’imagine pas une famille américaine classique sans son van.

American way of life

Il fait partie de la vie quotidienne, pour aller chercher les enfants à l’école, les emmener au base-ball, à un anniversaire, à un week-end près des grands lacs ou simplement faire ses courses. Le Voyager est l’ami de la famille comme le fut dans les années 70 le Volkswagen Combi. Il est tellement une invitation au voyage et à la découverte qu’il suscite des convoitises. Renault répliquera un an plus tard en 1984 en commercialisant l’Espace. Les concepteurs de Matra se sont directement inspirés du phénomène américain. Le Voyager US, dans ses premières versions, n’en demeure pas moins un véhicule typiquement yankee. Les versions « Woody », avec faux plaquages en bois d’acajou sur les portes, fleurissent un peu partout. Ils sont motorisés par de gourmands moteurs V6 à essence. Ils sentent les Pancakes, le sirop d’érable, les Muffins chauds, les Apple Pies, l’équipe des Lakers, la pêche au saumon, le rodéo ou les bottes texanes. Une certaine image du bonheur.   

Il nous a quittés cette année-là

Louis de Funès, l’irrésistible ascension

Certains acteurs construisent leurs carrières. Patiemment, ils investissent de nouveaux territoires, de jeune premier, ils passeront à père de famille, à mari volage, puis dans la foulée à mari trompé, divorcé, remarié et en fin de parcours à patriarche, pour les plus solides d’entre eux, quelques rôles de vieillards sont encore à prendre. De Funès n’est pas de ces hommes-là, de ces petits comptables qui gèrent leurs métiers par anticipation et calcul. Il est un comédien entier. On l’aime ou on ne l’aime pas. Il est passé du statut d’acteur de deuxième zone à tête d’affiche en seulement deux films. Jusqu’à la quarantaine, il vivote, ce n’est pas un inconnu des plateaux ou des planches, mais aucun producteur ne ferait reposer le succès d’un film sur ses épaules. Dans « La traversée de Paris », on lui réserve le rôle de Jambier, ce boucher malhonnête, ce visage si fidèle des heures les plus sombres de notre pays. A Gabin et à Bourvil, les morceaux de choix, à de Funès, un os à ronger. Mais quel os ! En quelques minutes, il éclipse ses partenaires par son interprétation excessive. Les années de galère à cachetonner des nuits entières, à s’abîmer la santé sur ce maudit piano de bar, sont désormais derrière lui. Mais profite-ton encore des délices de la gloire à cinquante ans ? N’est-ce pas trop tard d’être révélé au grand monde au moment où les autres acteurs commencent à décliner? La saveur du succès n’a-t-elle pas un goût plus amer ? Le comédien a déjà forgé son caractère, ses certitudes, sa vision du monde. De Funès demeure un homme du passé, dans les années 70, il continuait à jouer les hommes de pouvoir comme il les imaginait en 1950. De Funès rassure le spectateur, il incarne l’ordre établi, le chef d’entreprise sûr de lui, irascible et soupçonneux. Il en fait des tonnes. Ce sont souvent des caricatures de personnages où tout est bien balisé. En réalité, la loufoquerie de ses débuts qui faisait peur à certains professionnels s’est transformée en principal atout et la garantie de millions d’entrées dans les salles. Les spectateurs attendent du de Funès, il leur en donnera dans un registre survolté. Si on l’observe bien, il a perdu son grain de folie, cette étincelle dans son regard où tout pouvait basculer en quelques secondes. Il n’est jamais aussi bon que dans la noirceur, il est né tragédien. Il aurait été un formidable Landru. Si l’automobile est très présente dans la seconde partie de sa carrière, elle est quasi-absente dans la première. Il est rarement motorisé, c’est un braconnier, un marcheur, un invisible dans la foule. Les voitures sont réservées à

la Haute. Et

puis dès le milieu des années 60, il devient le chouchou du haut de gamme français avec une prédilection pour

la DS.

Mais

à cette époque-là, il y avait bien peu d’alternatives pour des productions cinématographiques nationales. Finalement, il fait penser à ses gagnants du Loto qui passent de la mobylette bleue à

la Rolls-Royce.

Une

ascension rapide dans l’échelle sociale. En 1976, il remplace

la DS

par

la Mercedes

, signe que la société change. Mais dans la vraie vie, il préfèrera toujours s’occuper de sa roseraie à l’abri du tumulte du monde.

1984, Peugeot 205 GTI 1,6

La 205 GTI, petite bombe sportive des années 80, est un hymne à la liberté. Elle accompagne une société où l’argent, la vitesse et la flambe ne sont plus dissimulés. Un dernier bol d’air frais avant une longue crise.

 

GTI, la vie en accéléré

En 1984, tout va vite, même très vite. Carl Lewis empoche quatre médailles d’or aux Jeux Olympiques de Los Angeles : 100 m, 200 m, saut en longueur et relais 4 X 100 m. Mickael Jackson cartonne avec son album « Thriller ». La crise du pétrole est loin derrière nous. Un vent de liberté souffle sur

la France. Les

métiers à la mode sont publicitaire, mannequin et clip man. Si vous ne travaillez pas dans les médias, dans la « com » ou dans la pub, on vous regarde comme un extra-terrestre. Un courant musical la « new wave » né sur les cendres du mouvement punk fait sensation dans les boîtes de nuit. Aux Bains Douche, les danseurs portent tous des cravates et des costumes près du corps. On dirait des clones d’Etienne Daho qui s’agitent dans tous les sens. Les filles sont habillées en «Working girl », tailleur et escarpins dans les tons flashy : bleu électrique ou rose pastel. Elles affirment être des « femmes libérées » comme dans le tube de Cookie Dingler. Après la classe, les adolescents se dépêchent de rentrer chez eux pour voir le classement du Top 50, d’abord sur Antenne 2 avec le duo d’animateurs Groucho et Chico et puis à partir du mois de novembre sur Canal + avec Marc Toesca. Ces années « paillettes » ne doivent pas cacher le revers de la médaille. L’héroïne tue au coin de la rue. La cocaïne, la drogue des puissants montre la faiblesse des hommes. Plus grave encore, la société commence tout juste à prendre conscience d’un fléau appelé sida. Les jeunes vivent avec une épée de Damoclès au-dessus de leur tête. L’actualité n’est pas des plus réjouissantes. Le petit Grégory est retrouvé mort dans

la Vologne.

Des

parents brisés et une presse qui se comporte en charognard.

« Prête à bondir »

Dans cette ambiance fin de siècle, Peugeot dévoile sa sportive de poche. Volkswagen avait déjà lancé les hostilités en 1976 avec une Golf GTI qui commençait à sérieusement vieillir. Cette 205 fait l’effet d’une bombe. C’est effectivement un sacré numéro comme le dit la publicité de l’époque. Elle va balayer la concurrence et s’imposer comme une voiture chic et polyvalente. Elle représentera jusqu’à 15 % des ventes de la gamme 205. Inimaginable en 2007 où les immatriculations de compactes sportives se comptent à quelques milliers d’exemplaires par an ! Elle va surtout attirer une clientèle branchée, élitiste qui vit à cent à l’heure : des cadres dynamiques, des femmes entretenues, la jeunesse dorée des beaux quartiers et des amateurs de conduite sportive qui l’engageront en compétition. La 205 GTI dotée d’un moteur 1,6 litre développant 105 chevaux, flirte avec les 200 km/h au compteur. Elle roule aussi vite qu’une berline Mercedes ou BMW. Sur l’autoroute, il faut voir la tête des propriétaires de grosses allemandes quand dans leur rétro déboule une petite citadine (blanche, rouge, grise ou noire) sur la voie de gauche qui ose leur faire des appels de phares. Cette 205 GTI est une insolente qui vient narguer et titiller des voitures aux tarifs nettement plus élevés. C’est pourtant l’héritière des R8 Gordini et des Renault 5 Alpine, dans une version plus distinguée. Autant les bombinettes d’antan étaient difficiles à conduire, nécessitant un savoir-faire et un bon niveau de pilotage, la 205 GTI dans des conditions normales d’utilisation se comporte comme un vélo.

Repoussée dans ses derniers retranchements, elle se révèle même sacrément efficace. Son comportement est diaboliquement sain pour une voiture vendue autour de 100 000 francs (15 000 euros).

GTI, la jeunesse éternelle

Après son lancement en fanfare, la 205 GTI connaîtra plusieurs vies, elle sera beaucoup utilisée en rallye (encore aujourd’hui elle assure le spectacle des plateaux régionaux), puis les amateurs de tuning s’exerceront sur elle, la bodybuildant façon 205 Turbo 16 et comme si la boucle devait être bouclée, elle retrouve en ce moment une clientèle qui ressemblent à celle de ses débuts. Des trentenaires trop jeunes à l’époque pour se l’acheter se jettent sur elle. Ces cadres se font plaisir pour quelques milliers d’euros. Une sportive originale, efficace et sympathique, c’est un rayon de soleil dans la circulation actuelle. Une manière de se démarquer et de passer pour un type qui a du goût. Ce mouvement « revival » touche également des quadras qui se souviennent de leurs plus belles années. Ils ont beau rouler dans de confortables tout-terrain équipés des dernières technologies, ils n’auront jamais autant de plaisir qu’au volant de leur GTI. Comme si ces trois lettres les plongeaient dans un bain de jouvence. Ils s’imaginent dans la peau de Christophe Lambert dans « Subway » poursuivi par des truands en Mercedes noire. Un peu d’aventure et de fantaisie, c’est ça l’esprit GTI !

Il roule en GTI

Christophe Lambert, l’homme des années 80

Certains acteurs ont une carrière éphémère. Pour Christophe Lambert, la pendule s’est arrêtée à la fin des années 80. Il porte sur son visage les stigmates de cette époque là. Dans cinquante ans, lorsque l’on voudra savoir à quoi ressemblait un acteur des années 80, on étudiera Lambert. Il avait une sorte de déglingue, de nouveauté sauvage, d’ambiguïté qui fascinait. Il était moderne. Il ressemblait à un enfant à la fois perdu et sûr de lui. Il incarnait un changement de monde. Il a été le précurseur de toute une génération de comédiens arrivée à la fin des années 90. Il y avait chez lui une impression de fin de siècle, presque hors du temps. Ce n’est pas un hasard s’il a été choisi pour interpréter un immortel. C’était un homme neuf. Et pourtant, on a le sentiment d’un destin brisé, de quelque chose de gâchée. Lambert ne rentre dans une aucune case du cinéma. Ni vraiment français, ni vraiment américain. Ni vraiment beau, ni vraiment laid. Lambert s’installe dans la demi-teinte, n’est jamais aussi bon que dans la pénombre. La lumière l’éblouit, c’est un acteur des clairs obscurs. Pour un type qui a joué Tarzan, l’automobile n’est pas à priori son domaine de prédilection. Cependant, il est à l’origine de l’une des plus belles scènes de courses poursuites du cinéma mondial dans « Subway ». Besson réalise un coup de maître, comprenant immédiatement où poser sa caméra pour susciter l’émotion. Lambert conduit une 205 GTI poursuivie par des méchants en Mercedes Classe S. La petite bombinette française face aux panzers allemands. Au-delà de l’image franchouillarde, Lambert colle parfaitement à son personnage et à sa voiture.

La GTI

a fait rêver des milliers d’adolescents qui se prenaient pour des hommes. Elle était synonyme de réussite sociale, d’adrénaline et de révolte. Une cure de jouvence sur quatre roues. Lorsqu’aujourd’hui, vous croisez une 205 GTI, vous vous dîtes « J’en ai eu une ! » avec nostalgie. Vous vous souvenez d’avoir été un type dans le coup, un peu con mais terriblement vivant. Pour ceux qui ne l’ont pas conduit à l’époque, elle évoque le désir, l’envie de faire le beau, de se démarquer. Cette sportive de poche s’accommodait bien d’une période où les gens avaient un besoin de s’extérioriser, de se montrer, d’être unique. La 205 GTI était un espace de liberté, un petit laps de temps où l’on pouvait encore se défouler.

Coup de projecteur

La télévision des années 80

La culture américaine prend possession de nos téléviseurs. Les séries vantent un mode de vie très éloigné de la vie courante. Il faut faire rêver les téléspectateurs. L’automobile va jouer un rôle déterminant dans cette opération de séduction.

Miami Vice, l’Amérique de l’extrême

En matière de déballage, les américains n’ont aucune limite. Pour notre plus grand plaisir, ils osent toujours repousser un peu plus loin les limites de la décence. La série « Deux flics à Miami » aura marqué l’apogée des années 80. Un concentré de flambe, d’énergie, de bleu électrique, de rose pastel, de bikinis et de costards scintillants. Une image crue et excessive d’une Amérique à l’agonie. Une ville où la came, les filles, l’argent facile, les boîtes et les cocktails au curaçao font partie du décor. Une lumière brutale qui aveugle. Cette série fonctionne à merveille car les scénarios sont resserrés, l’action haletante et la doublette Sonny Crockett/Ricardo Tubbs terriblement crédibles. Ce sont des fonctionnaires de police qui s’habillent en Versace comme des maquereaux et roulent dans une Daytona Cabriolet. Quand le premier épisode de Miami Vice est sorti sur la chaîne NBC en septembre 1984, les téléspectateurs s’attendaient à de gentilles histoires policières. Ils sont tombés dans l’enfer des stups et de la nuit. Cette série est tellement étonnante qu’une comédienne française Arielle Dombasle y fait une apparition affublée d’un maillot de bain très, très échancré.   

Le couple Hart, icône des années 80

La meilleure représentation de l’Amérique triomphante des années 80 a été captée par la série « Pour l’amour du risque ». Le couple de justiciers milliardaires, Jonathan Hart et Jennifer Hart incarne la réussite du Reaganisme. La preuve aux yeux du monde de la supériorité du modèle américain. Ces gens-là sont richissimes, mais ils ont du cœur, ils sont désintéressés, humains et libéraux, ils autorisent leur vieux majordome Max (Lionel Stander) à fumer le cigare devant eux. Ce domestique grognon est chouchouté comme un animal de compagnie. Les Hart sont formidables. Ils ont fait rêver les français au moment où François Mitterrand opérait le tournant de la rigueur en mars 1983. La crise se profilait et nous regardions avec bonheur Robert Wagner et Stéphanie Powers vivre dans un univers fait de luxe et de plaisir. Rappelez-vous qu’à cette même époque, les français se passionnaient pour Marie Pervenche, une contractuelle qui vivait dans un trois pièces et roulait en Renault 5. Les producteurs n’ont pas lésiné sur les moyens, ils ont cassé leur tirelire pour nous faire baver d’envie : voitures haut de gamme, maisons d’architectes, bateaux, caviar, champagne, etc... On dirait une publicité pour le magasin Harrods. C’est la victoire par KO des allemands sur les productions locales. La fin de leur règne et l’hégémonie de Mercedes avec son cabriolet 450 SL (R107).

Lee Majors, le mari d’une drôle de dame

Difficile de suivre la carrière de Lee Majors dans les années 80. Un jour, il est « L’homme qui valait trois milliards », Steve Austin, un astronaute aux pouvoirs bioniques et quelques mois plus tard, il devient Colt Seavers, un cascadeur chasseur de primes dans « L’homme qui tombe à pic ». La confusion est totale dans la tête des enfants qui regardent ces séries TV. Fréquente-t-il super Jamie, la femme qui court plus vite qu’un guépard ou Jody, la cascadeuse aux décolletés ravageurs et aux bottes texanes ? Dans l’avalanche de séries en provenance des Etats-Unis entre 1975 et 1985, le tri est difficile à faire. On confond souvent Lee Majors avec Robert Wagner ou encore Robert Conrad. Tous ces acteurs se ressemblent, ils ont la démarche naturelle des GI’s qui ont libéré

la France

et surtout ils ont tous la quarantaine bien sonnée. Ce sont des hommes d’expérience, le public doit être rassuré. Lee Majors marque sa différence sur deux points essentiels : il roule dans un pick-up GMC Sierra Grande et il s’est marié dans la vraie vie à la fascinante Farah Fawcett, héroïne de la série « Drôles de dames ».

Remington Steele, le James Bond du réel

Pierce Brosnan est plus proche de Remington Steele que de James Bond. Il est balourd cet agent secret avec ses costards Brioni qui ne se froissent jamais, ce brushing impeccable et ses montres de luxe. Alors que Remington Steele est un voleur devenu détective par nécessité qui foire toutes ses enquêtes. Il a la trouille de croiser des malfaisants par contre il connait sur le bout des doigts le cinéma américain des années 30. La raison du succès de la série tient à la présence de Stéphanie Zimbalist qui interprète le personnage de Laura Holt, la tête pensante de l’agence. Tout le contraire des Bond où les femmes sont de beaux accessoires qui distraient les hommes. Dans Remington Steele, ce sont les femmes qui décident, qui prennent les initiatives et évidemment tous les hommes tombent amoureux d’elles. Laura Holt incarne une douce working girl des années 80, sans suffisance et apprêté. Une charmante bobine qui sait très bien jouer de sa supposée fragilité. Alors qu’elle a un caractère d’acier. Elle roule dans une Golf Cabriolet (version US) et quand cette dernière tombe en panne, c’est Pierce qui met les mains dans le cambouis. Un juste retour des choses.

Riptide, la logistique américaine

La chaîne NBC n’avait qu’une idée en tête : recaser tous les vétérans de la guerre du Viêt-Nam. Les scénaristes ne se creusaient pas beaucoup la cervelle. Tous les détectives privés des Etats-Unis avaient la même origine historique. La série « Riptide » n’échappe donc pas à cette règle, les deux héros ont forcément connu l’enfer du devoir et la « vermine » Viêt-Cong. Ca soude une amitié virile de patauger dans les rizières. Et surtout la trouille de prendre une balle derrière la tête, ça crée des liens entre compagnons d’infortune. Les producteurs ont eu peur d’une débauche de gros bras, alors pour assister leurs deux playboys de service Nick Ryder et Cody Allen, ils ont fait appel à un génie de l’informatique (ça faisait moderne en 1984), Murray Bozinsky, un binoclard aussi génial qu’encombrant. La force de cette série est de rassembler tout ce que l’on est en droit d’attendre d’un téléfilm américain. C'est-à-dire de l’action, des filles en maillots de bain, des amourettes et surtout une très grosse logistique : un bateau (le Riptide), un hélicoptère et une Corvette rouge de 1960.

Magnum, le détective en culotte courte

La série est à la fois la chance de sa vie et son tombereau. Tom Selleck aurait pu chiper le rôle d’Indiana Jones à Harrison Ford, Spielberg lui avait demandé en premier, mais il s’était déjà engagé dans cette aventure. Coincé sur l’archipel d’Hawaï, Tom Selleck a finalement pendant huit ans sillonné l’île au volant de sa Ferrari 308 GTS. Ses chamailleries avec Higgins, ses tours d’hélicoptère avec TC et ses beuveries avec Rick ont passionné la planète entière. Thomas Magnum est le premier héros de télévision à porter la moustache, le short très court, des chemises à fleurs et à avoir peur des deux dobermans Zeus et Apollon. N’oublions jamais que Magnum est un vétéran du Viêt-Nam, ce qui explique les cauchemars qui le réveillent en pleine nuit. Les scénaristes auraient pu en faire un détective privé classique, dragueur et misogyne. C’est tout le contraire, malgré sa carrure de joueur de base-ball, Magnum est sensible, il doute, il a des remords. On est loin du personnage stéréotypé, monolithique. En clair, Magnum n’est pas un Texas Rangers, une brute épaisse qui règle ses affaires avec son flingue. C’est un looser ce Magnum, il vit encore à presque quarante ans dans la maison d’un mystérieux écrivain Robin Master. Le succès de la série aurait-il été aussi important sans

la Ferrari

? On peut en douter. L’italienne donne un côté décalé, européen, à ce grand gaillard américain. Elle a fait rêver des millions d’adolescents qui auraient adoré se mettre à son volant.   

Cocorico

Joëlle Mazart fait de la résistance

Au début des années 80, la banlieue, les cités dortoirs, la jeunesse à la dérive, la misère sociale, les bidonvilles aux portes de Paris ne sont pas des faits connus par l’ensemble des français. Bien avant le rap,

la Haine

, l’embrasement médiatique, c’est Véronique Jannot qui a été l’exploratrice de ces contrées difficiles au volant de sa Renault 5. Elle incarne Joëlle Mazart, la plus belle assistante sociale de France qui aide les gamins d’un lycée professionnel à s’en sortir. Les thèmes peuvent faire sourire aujourd’hui. Mais, il y a vingt-cinq ans, la série « Pause Café » portait un regard attendri et réaliste sur des situations que l’on ignorait à Cahors ou à Agen. Dans les provinces, on n’imaginait pas le mal-être de ces enfants parqués en périphérie qui se cherchaient un avenir. La série ne fonctionnerait pas aussi bien sans la présence lumineuse de Jacques François en proviseur « intangible ». Jacques François splendide dans les rôles de Ministres, Généraux et Présidents de conseil d’Administration.

1985, Renault 25 V6 Turbo

Le nouveau haut de gamme de Renault réussit à faire oublier les vieilles R20 et R30. Ils trouvent aussi un formidable représentant en la personne de François Mitterrand.

La realpolitik

En 1985, on s’arrange avec la loi. La respecter, quelle attitude ringarde ! Certains français ont même décidé de passer outre la légalité. Les scandales commencent à pleuvoir en cascade. Il y a d’abord cette sombre affaire du Rainbow Warrior en Nouvelle-Zélande. Une opération menée par de faux époux. C’est à n’y rien comprendre du tout. Il y est question de barbouzes et de services secrets. Michel Audiard qui vient de mourir, doit doucement rigoler. Il s’est si souvent fait attaquer par une certaine critique qui lui reprochait ses situations invraissemblables et croquignolesques. Parfois, la réalité dépasse la fiction. Pour couronner le tout, « Les ripoux » de Claude Zidi qui ont fait un carton dans les salles obscures en 1984 obtiennent le césar du meilleur film en 1985. La doublette Philippe Noiret et Thierry Lhermitte interprètent deux flics qui s’autorisent quelques débordements avec la législation notamment celle qui s’applique aux courses hippiques. Ils leurs arrivent assez souvent de s’endormir sur le Code pénal. Même Gainsbourg joue avec les limites de la loi. Il hérisse les ligues de vertus depuis l’année dernière avec son tube « Lemon Incest » qu’il chante avec sa fille, Charlotte. Le provocateur est habitué aux coups d’éclats et aux suggestions graveleuses. Il maîtrise les mots et il a le sens de la communication.

« On a plus le droit d’avoir faim »

Derrière ses amusements, l’actualité de l’année 1985 est placée sous le signe de la crise. Coluche vient de lancer les Restos du cœur. En France, des familles n’ont pas de quoi se nourrir. C’est le triste constat que fait le comique. Simone Signoret qui nous a quittés doit se demander comme notre pays en est arrivé là. On voit les files d’attente s’étendre indéfiniment. Des milliers de français se ruent sur des paquets de pâtes et des bouteilles de lait. La honte nous submerge. Le football vit ses heures les plus dramatiques avec le carnage du Heysel. Ce n’est pas William Leymergie chantant Pacman qui nous redonnera le sourire. Quelque chose s’est cassée dans l’unité nationale. Une rupture froide qui pousse les hommes vers plus d’individualisme. Renault ne pouvait trouver meilleur moment pour présenter sa R25 (1984). C’est le nouveau haut de gamme qui remplace les anciennes R20 et R30. Le projet a été longuement muri. Il s’agit de revenir sur ce segment de marché avec un produit abouti, moderne, confortable, puissant et spacieux. Malgré quelques problèmes électriques,

la Renault

25 effectuera une belle carrière. Certes, elle ne désarçonnera pas les constructeurs germaniques mais elle imposera son style principalement dans l’hexagone. En 1985, la gamme vient s’enrichir d’une version V6 Turbo développant 182 chevaux. Vendue à près de 230 000 francs, elle est le summum de la technologie tricolore de l’époque. Au programme, ABS, chaîne hi-fi, cuir, et surtout 228 km/h en vitesse de pointe. Elle se veut le symbole des battants, des « winners », des chefs d’entreprise dynamiques qui n’ont pas peur de gagner de l’argent.

« J’aurais voulu être un artiste »

Un nouveau mot apparaît dans le dictionnaire : golden boys. Les génies de la finance fascinent le grand public. Bernard Tapie, notre Rockefeller régional, pousse lui aussi la chansonnette avec le tube « Réussir sa vie » écrit par Didier Barbelivien. Réussir sa vie dit-il, c’est « être au carnaval un des rois de la fête, de croire en son étoile, même les jours de défaite ». Quasi prémonitoire comme message. Pour Renault, l’histoire ne retiendra pas que les traders du monde entier ont adopté

la R

25. Au contraire, c’est « presque » l’inverse qui se produit. La nouvelle berline devient vite aux yeux des français le symbole du pouvoir socialiste. On parle même de

la République

des R25. De Gaulle avait sa DS, François Mitterrand ne jure que par sa version rallongée de

la R

25 dite « limousine ». Elle marque le véritable tournant idéologique. Les professeurs et instituteurs devenus députés en 1981 ont pris goût au pouvoir et au confort qu’il dispense. Les convois de R25 ouvrent et ferment le journal télévisé de 20 Heures. Pourtant, calfeutré dans son hôtel de ville, un homme fait de la résistance. Il attend son heure et joue les perturbateurs avec sa Citroën CX.

Il nous a quittés cette année-là

Michel Audiard, l’inconsolable

Pour Dali, le centre du monde se situait à la gare de Perpignan, pour Audiard, c’est dans le XIVème arrondissement de Paris que tout prend naissance : son imagination, son humour et ses indignations. Il aurait pu se faire tatouer le lion de Denfert sur la peau tellement ce quartier, jadis populaire, lui ressemble. Sa Madeleine de Proust sent les sorties d’usines, les rues commerçantes et le temps des copains. Avec Audiard, il y a souvent maldonne, ses bons mots, ses répliques scintillantes, il ne les a pas vraiment glanés dans les bars ou en fréquentant le Paris ouvrier. Il s’est forgé son propre imaginaire, enfermé dans sa chambre, la tête enfouie dans les livres. Sa boulimie de lectures ne s’arrêtait à aucun genre, aucun style. Il le raconte, il passait des Mystères de Paris d’Eugène Sue aux petits illustrés puis aux polars et enfin aux comptes-rendus sportifs. Il engloutissait du texte, de l’imprimé. Un vrai papivore ! Contrairement à ce que beaucoup s’imagine, il n’y a pas d’argot dans ses dialogues, seulement des fulgurances sémantiques. Il a réussi à sublimer une réalité souvent bien terne. C’est pourquoi, il s’impose comme un véritable écrivain. Il a inventé une langue complexe, imagée et rythmée. Ses modèles ne sont pas le cafetier du coin de la rue mais Céline, Hugo, Blondin. Ses références sont à la hauteur de son ambition. On aimerait pourtant que tous les truands parlent comme Gabin et Ventura ou que les patrons de bar aient la truculence d’un Paul Frankeur. Malheureusement ces gens-là, s’expriment avec un vocabulaire extrêmement limité. Difficile de résumer Audiard à quelques clichés. Il y a bien sûr ce qu’il veut montrer, sa passion du vélo, ses casquettes à carreaux, sa clope au bec, ses provocations qui le font passer pour un anar de Droite. Mais le vrai Audiard se dévoile en filigrane dans son roman « La nuit, le jour et toutes les autres nuits ». Meurtri par la mort de son fils, Audiard délivre le portrait d’un homme brisé qui se demande pourquoi vivre. Dans ce récit, il revient aussi sur la période de

la Libération.

Ce

que ses yeux de jeune homme ont vu, il ne l’oubliera jamais et il nourrira toute sa vie une grande méfiance sur la nature humaine. Ces filles tondues, caillassées, traînées dans la boue par une population déchaînée. Des copines qui avaient couché avec des soldats allemands, matraquées par des français pantouflards qui se sont cachés durant toute la guerre et qui se réveillent un beau matin avec des envies de résistance et de gloire. Si l’on veut avoir une image précise de ce spectacle de dégueulasserie et de lâcheté, mieux vaut lire Audiard que des manuels d’histoire.

1986, Saab 900 cabriolet

Un cabriolet au pays des breaks, Saab a le sens du paradoxe. Cette originalité sera la clé de son succès.

Le cabriolet qui venait du froid

C’est l’année des contradictions. Personne ne veut rester dans le chemin qui lui est tracé. Des envies de rébellion ou plus simplement le désir d’échapper à une voie déjà inscrite dans ses gênes, d’aller à l’encontre des convenances. Stéphanie de Monaco n’a pas pu résister à sa condition d’héritière perchée sur son rocher. Elle a pris le micro, enfilé un maillot de bain échancré et chanté le titre « Ouragan ». Les paroles sont prémonitoires « Fallait que j’y succombe » ! Résultat : 800 000 disques vendus dans l’hexagone. Un succès considérable comme les élections législatives remportées par le RPR. La vie politique française ne sera plus jamais un long fleuve tranquille. Il faudra compter sur trente-cinq députés du Front National dans l’hémicycle et supporter une cohabitation. Les électeurs apprennent ce mot qui fait peur, synonyme de tension et de rapport de force. Dix ans plus tard, ils plébisciteront ce régime, louant son impartialité et sa juste répartition des équilibres. A la télévision, c’est un séisme qui se produit avec le lancement de

la Cinq.

Il

est loin le temps où la télévision était considérée par nos dirigeants comme la voix de

la France.

Un

italien fantasque et bouffon va profiter de ce vent de libéralisation. Silvio Berlusconi, le teint halé, la niaque transalpine,  débarque à Paris. Il fait son marché à coup de talbins et débauche à tour de bras les stars du petit écran. Il a du bagout et des fonds solides pour convaincre les plus timorés.

Un parfum d’Italie

C’est un homme d’affaires qui n’a pas de temps à perdre. Il lui faut des vedettes sur sa chaîne. Rares seront les animateurs à refuser ce joli cadeau empoisonné. Les programmes changent effectivement de nature. Les jeunes français vont grâce à lui se gaver de séries : Happy Days, Shérif, fais moi peur, Riptide, K2000, Wonderwoman, etc… Toute l’intelligence et la subtilité américaine déversées dans nos salons. Ce n’est pas le seul projet fou de l’année 1986. François Mitterrand et Margaret Thatcher scellent un accord de construction du tunnel sous

la Manche.

Nos

deux pays, rivaux légendaires, reliés par un train. Nous ne sommes pas au bout de nos surprises. 1986 est également une année noire pour l’humour, Coluche et Thierry le Luron nous quittent à quelques mois d’intervalle. Au cinéma, Christophe Lambert se prend pour Highlander et Tom Cruise pour un pilote de chasse dans Top Gun. Les incendies de forêt font des ravages sur

la Côte

d’Azur allant même jusqu’à encercler la ville de Cannes. Même le sport déraille complètement. Un minot new-yorkais à la nuque de buffle devient champion du monde des poids lourds WBC en moins de deux rounds. Mike Tyson a la puissance d’un destroyer. Le canadien Trevor Berbick est hébété face à ce déferlement de coups. Chris Evert remporte Roland Garros avec une jupette rose et une coupe de cheveux empruntée à Bonnie Tyler. L’effet est surprenant. La haute couture n’est plus cet espace ouaté où de riches clientes venaient acheter les dernières collections dans des salons privés. Ce sont désormais des shows à l’américaine avec éclairage spécial et Dj aux platines. Thierry Mugler assure le spectacle.

Le rayon de soleil suédois

Alors, lorsque Saab décide de produire un cabriolet. Personne ne s’étonne qu’un constructeur suédois se lance dans une telle opération. Une découvrable fabriquée dans un pays où le soleil disparait pendant plusieurs mois et où les températures descendent à moins 30 degrés Celsius. Personne ne tique. Enfin, Saab n’est pas à un paradoxe près, n’est-il pas à la fois engagé dans l’aéronautique et dans l’automobile ? Alors pourquoi pas un cabriolet. Cette voiture est destinée au marché américain, les californiens raffolent de ce genre de sucreries. Des voitures solides, robustes, dotées des dernières innovations en matière de sécurité et dont la ligne baroque étonne. En Europe, le cabriolet 900 effectuera une belle carrière auprès d’une clientèle argentée qui apprécie justement son côté décalé. Une grande décapotable offrant quatre vraies places et cet aspect de squale qui se serait évadé d’un aquarium ravit les amateurs d’incongruité.   

1987, MVS Venturi

En plein krach boursier, un constructeur indépendant fait le pari de vendre une voiture de sport française. Son objectif : rivaliser avec les grandes marques !

L’acte d’héroïsme

La télévision est dans tous ses états. M6, « La petite chaine qui monte », voit le jour. TF1 est privatisée. L’heureux acquéreur est le premier bâtisseur de France, Francis Bouygues. Soupe au lait et indépendant, Yves Mourousi présente le Journal un casque de chantier sur la tête. Michel Polac est prié de prendre la porte. « Droit de réponse » s’arrête en septembre. En 1987, les jeunes prennent le pouvoir. C’est un changement de génération. En tennis, une allemande surnommée Steffi remporte le tournoi de Roland Garros à dix-huit ans. Elle s’impose devant la reine des courts, Martina Navratilova. La jeune garde pousse. Plus le temps d’attendre gentiment son tour, il faut se faire une place au soleil et rapidement. Une jeune chanteuse devient une star européenne avec un seul tube à son actif « Joe le taxi ». Dans les boîtes de nuit anglaises, on ira même jusqu’à danser sur ce morceau ! Elle a une tête blonde, des mouvements peu assurés et des pulls trop grands pour elle. Les images de sa participation à l’Ecole des fans quelques années plus tôt, un foulard façon Renaud autour du cou, tournent en boucle sur nos téléviseurs. On se demande ce qu’une enfant de cet âge là vient faire dans l’univers impitoyable du show-business. Elle paraît si fragile. L’avenir nous prouvera le contraire. Mais en 1987, la vraie grande star mondiale de la musique donne un spectacle devant 120 000 personnes au Parc de Sceaux en banlieue parisienne. Madonna électrise les foules avec des titres au succès planétaire. Sa tournée s’appelle simplement  « Who’s that girl ? ».

Krach boursier

On se demande effectivement quelle est cette artiste qui offre sa petite culotte au Maire de Paris et qui a, parait-il, commencé sa carrière comme danseuse de Patrick Hernandez. Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes, si les marchés financiers n’avaient pas attrapé un coup de chaud qui rappelle tragiquement la crise de 1929. Lundi 19 octobre, c’est black day à

la Bourse

de New-York. Le Dow Jones dégringole de 22,6 %. Les actions et les obligations chutent. A Paris, Londres, Zurich et Hong-Kong, c’est la panique générale. Nous entrons définitivement dans l’ère de la mondialisation. MVS, une nouvelle marque française de voiture de sport choisit donc très mal le moment pour présenter son modèle :

la Venturi.

La

voiture avait été dévoilée une première fois au Trocadéro en 1986, mais le premier client est réellement livré en mai 1987. Le projet ne manque pas de panache. Deux anciens de chez Heuliez veulent croire à ce rêve fou : construire une GT capable de concurrencer Porsche et Ferrari. Ces français sont tombés sur la tête. Comment peuvent-ils imaginer damer le pion à ces grandes marques avec un véhicule développant seulement 200 chevaux ? Rappelons que la course à l’armement a débuté avec

la F

40. Le modèle accumule les superlatifs. C’est un monstre de 478 chevaux pesant 1 110 kg qui sort des ateliers de Maranello. Une dernière bravade du Commendatore. Sa façon de quitter la scène avec les honneurs, de rappeler au monde entier qu’une Ferrari représente un mythe, l’excellence suprême.

L’envie d’avoir envie

L’entreprise française ne souhaite pas concurrencer directement cette « supercar » mais plutôt les Ferrari d’entrée de gamme, les 328 ou les Porsche 944 et 911. Malgré leur puissance « modeste », les Venturi se révèlent très saines, efficaces et rapides. Ce sont de véritables voitures de course bien nées qui freinent fort contrairement à certaines productions italiennes. Elles vont surtout intéresser une clientèle de passionnés. Venturi comprendra très vite que pour promouvoir ces modèles, il ne faut pas hésiter à mouiller la combinaison et à engager ces voitures dans les championnats. Les Venturi ne font pas de la figuration. Elles s’illustrent pendant plusieurs années dans les courses d’endurance. Mais la viabilité commerciale du projet n’est pas pérenne. Le pari était difficile et risqué. Une marque se construit au fil du temps, surtout dans le haut de gamme où les acheteurs privilégient l’expérience. N’empêche cette tentative française remet du baume au cœur aux amoureux des voitures d’exception. Elles démontrent que lorsque l’envie et l’intelligence sont au rendez-vous, notre pays peut produire de grandes et belles choses.

Il nous a quittés cette année-là

Lino Ventura, le bon père de famille

Lino ne roulait jamais vite, il s’arrêtait au stop et mettait son clignotant avant de tourner. Pour un acteur qui a fait sa réputation dans des rôles de méchants, son civisme routier a quelque chose d’amusant. On s’est trompé sur l’homme. La faute en revient sûrement aux réalisateurs qui ont toujours adoré lui faire porter le costume de la brute épaisse, du catcheur d’opérette, de l’espion franchouillard ou de ce fameux gorille qui soulève une 203 sur une affiche de cinéma. Lino est pourtant un homme doux, ses colères sont comme des éternuements, elles sont passagères. Avec ses proches, il est toujours attentionné même lorsqu’il fronce les sourcils et élève le ton. Le seul sujet qui peut le mettre hors de lui demeure un plat de pâtes trop cuites ou une partie de pétanque perdue. Il s’est forgé cette carapace de gentil bougon pour éviter les emmerdeurs. Sa carrure l’aide à repousser les plus acharnés d’entre eux. C’est un paradoxe, Lino interprète des hommes d’action alors qu’il a fait preuve de beaucoup de prudence tout au long sa carrière. Et ses peurs sur la route, il les doit surtout à la témérité de ses partenaires. Aldo Maccionne dans « L’Aventure, c’est l’aventure » lui coupant la priorité au volant d’une Alfa Romeo Giulietta Spider ou lorsqu’un pilote de rallye amateur le prend en stop dans « L’Emmerdeur » à bord une R 12 Gordini très fougueuse. La vraie nature de Lino n’est pourtant pas derrière cette image haute en couleur du bagarreur et machiste de service. Il est tout le contraire. Il suffit de voir le regard attendri qu’il porte à son épouse Odette. Il aura fallu qu’il patiente jusqu’à la fin de sa carrière pour que des metteurs en scène plus éclairés lui taillent des rôles à sa mesure : ceux d’hommes qui doutent et qui se remettent en question. Lino incarne parfaitement les certitudes perdues. Il fait penser à ses bourgeois italiens. Il en a revêtu l’uniforme de travail : chemise à petits carreaux, cravate en tricot et lunettes de soleil. Dans ses films, Lino conduit souvent des berlines françaises ou italiennes. Mais dans la vraie vie, il se déplace en Jaguar MKII. Une photo prise de lui à la sortie d’une école des Yvelines est tout à fait remarquable et nous renseigne sur sa vraie personnalité. On voit Lino bloqué dans sa voiture et assailli par une classe entière de gamins qui l’entoure et piaille d’impatience pour décrocher une dédicace. Là, Lino montre son vrai visage. Un père qui a souffert dans sa chair et qui se décompose lorsqu’il entend un cri d’enfant. Alors que son métier lui a tant donné, la notoriété, l’argent, son bonheur familial a été écorné par l’arrivée d’un enfant différent. Il en a voulu à la terre entière. Plus tard, il a compris que la petite Linda était un véritable cadeau du ciel. Il n’imaginait pas que cet enfant lui donnerait tellement d’amour. Et la  profonde humanité qui se dégage de lui dans ses films, il la doit à la petite Linda, si différente et finalement si semblable aux autres.      

1988, Lexus LS 400

En lançant la marque Lexus aux Etats-Unis, le groupe Toyota a ébranlé l’industrie automobile américaine.

Choc des civilisations

Les américains ont le blues en 1988. Le couple Reagan quitte

la Maison

Blanche

pour laisser sa place à la famille Bush. Cet ancien patron du syndicat des acteurs devenu premier citoyen du pays a incarné les années 80, celles de la prospérité, de l’hégémonie culturelle et d’une certaine arrogance. Mais cette mécanique bien huilée commence à se gripper. L’avenir est moins clair. Sur le front de l’Est, les choses bougent. Cette « bonne vieille » guerre froide qui calmait les ardeurs des deux blocs se fissurent de jour en jour. Certains imaginent même que le mur de Berlin pourrait tomber. En sport, on se réjouit du chrono supersonique de Florence Griffith-Joyner qui a abattu le 100 mètres en 10’’49. Elle a de l’allure cette athlète avec ses longs ongles peints, sa tignasse à

la Diana Ross

et son fuseau rose. On la croirait tout droit sorti d’un épisode de Miami Vice. Elle pourrait jouer les assistantes de Sonny Crockett et Ricardo Tubbs. Les européens crient au scandale, dénoncent le dopage organisé. Florence ne se démonte pas et confirme aux Jeux Olympique de Séoul en signant un temps de 10’’54. Les américains sont malades de leur puissance comme Dustin Hoffman dans « Rain Man ». Le doute s’immisce pourtant dans leurs cerveaux. En France, François Mitterrand vient d’être réélu largement Président de

la République

devant un Jacques Chirac dépité.

Un colosse aux pieds d’argile

Rien ne va plus dans l’hexagone. Le nombre de chômeurs ne cesse de grimper. Le Revenu Minimum d’Insertion a été mis en place pour aider plus de 500 000 français défavorisés. Si cela ne suffisait pas, la nature se déchaine. La ville de Nîmes est dévastée par des torrents de boue. Les dieux du ciel tonnent.  «Un souffle barbare » comme le chante Claude Nougaro dans son tube « Nougayork ». Les américains ne sont plus si sûrs d’eux. Ils tremblent. Ils ont même réduit leurs dépenses militaires. Leur secteur automobile est en train de vivre un véritable séisme dont il ne se remettra jamais. Tout est parti d’une simple déclaration de Eiji Toyota, le président du conseil d’administration de Toyota Motor Company. Une phrase qui pèse comme une menace, un défi à l’industrie Yankee. Oui, une déclaration de guerre en somme. En posant la question « Sommes-nous capables de produire une voiture de luxe qui mettrait au défi les meilleurs voitures du marché ? ». Eiji Toyota n’interroge pas ses cadres. Il leur intime l’ordre de produire ce type de véhicules et de réussir dans cette entreprise de déstabilisation. 1 400 ingénieurs vont plancher sur ce projet. Il en sortira

la Lexus

LS

400. Quand ce modèle débarque aux Etats-Unis en mai 1988, il n’a pas l’intention de faire de la figuration mais d’anéantir la concurrence. La voiture est d’abord présentée au salon de Los Angles puis, dans la foulée, 70 concessions Lexus s’ouvrent à travers le pays. Les responsables de Cadillac ou de Lincoln n’ont pas encore compris que Toyota venait de signer leur arrêt de mort.

Zéro défaut

Deux ans plus tard, le magazine « Consumer Reports » affirme que

la LS

400 est la meilleure voiture qu’il n’ait jamais essayée. Elle surclasse

la BMW

535 i,

la Lincoln Continental

ou encore l’Infiniti Q45. Le premier mois de sa commercialisation, il s’en vend autant que de Mercedes et de BMW réunies. C’est la fin d’une époque où l’excellence arrivait de l’autre côté de l’Atlantique. La fin d’un monde où les petits européens regardaient les yeux ébahis, les GI’s de

la Libération

, rouler dans de grosses américaines. C’est un coup très dur pour l’industrie américaine. Tout est remis en cause, ses modes de production, ses pratiques commerciales et ses contrôles de la qualité. L’erreur monumentale a été de croire que les clients, patriotiques, garderaient leur confiance aux productions locales. Le Coupé de Ville de Cadillac en 1988 fait pâle figure face à

la Lexus

LS.

Son toit en vinyle, son poussif V8 de

4,5 litres de cylindrées qui développe seulement 155 chevaux, tout est complètement dépassé ! Anachronique. Au même moment, Lexus utilise l’aluminium. C’est l’âge de pierre contre l’âge du fer. Un fossé entre deux civilisations. Pour autant, l’arrivée de Lexus ne réjouit pas tous les amateurs de voitures. Elle a beau être techniquement parfaite, elle manque cruellement de charisme. On n’en finit presque par regretter ces bons vieux paquebots ricains garnis de moelleux sièges en cuir. Notre Amérique de carte postale, celle où l’on cruise sur des highways désertes, où l’on dort dans des motels minables et on se prend pour un vrai lonesome cow-boy.

1989, Mercedes SL500

Mercedes dévoile sa nouvelle génération de SL qui contrairement à ce que ses initiales prétendent n’est ni Sport, ni légère.

Sans Lacune

1989 signe la fin d’un monde. Le Mur de Berlin s’est effondré. Il est tombé en miettes. Des centaines de Trabant ont défilé. Les bouchons de champagne ont sauté. Les allemands se sont embrassés. Rostropovitch a joué du violoncelle. Les rancunes et les incompréhensions vont alors pouvoir commencer. C’est partout pareil avec les histoires de famille. On se réconcilie et on se chamaille. On passe notre vie à se chercher des poux et à se rabibocher. En Chine, un jeune étudiant est devenu aussi célèbre que Mick Jagger en défiant un char sur

la Place

Tiananmen.

Comme quoi, la popularité ne tient pas à grand-chose. Un joueur de tennis est devenu célèbre en faisant un service à la cuillère. Michael Chang a osé défier le grand Ivan Lendl en pratiquant un coup réservé aux enfants et aux débutants. En Roumanie, le couple Ceausescu a été abattu le jour de Noël. En France, on fête le bicentenaire de

la Révolution.

Ca

donne l’occasion à des réjouissances toutes aussi spectaculaires. Philippe Découflé est chargé des festivités. François Mitterrand adore les bains de foule populaires et les grands travaux. Il est comblé en 1989. Il laissera sa trace dans l’histoire de l’architecture avec l’Opéra Bastille. Un géant de la littérature, Georges Simenon disparait laissant derrière lui une œuvre considérable. Près de 200 romans où il a sondé la psychologie des hommes, leurs errances, leurs doutes et leurs pulsions. L’âme humaine n’avait pas de secret pour lui.

A la conquête de l’Est

En 1989, on s’est enfin décidé à donner un César à Jean-Paul Belmondo pour « Itinéraire d’un enfant gâté ». Il était temps. Evidemment, il n’est pas allé le chercher. Quand les récompenses arrivent si tardivement, elles sont une insulte à l’intelligence. Surtout lorsque l’on sait que la vedette des écrans en 1989 est un ours ! Le nouveau monde qui s’ouvre à l’Est est rempli de mystères. Comment vivent ces hommes qui ont connu le communisme pendant 50 ans ? Mangent-ils comme nous ? Ont-ils l’eau courante ? Leurs enfants savent-ils lire ? Ce sont le genre de questions que se posent les journaux en 1989. Comme si nous allions découvrir derrière le rideau de fer des papous ou des anthropophages. Une chose est sûre. Ils savent reconnaître une Mercedes. Ils auront vite fait de se séparer de leur « Trabi ». Ils adoptent très vite les modes de la consommation occidentale. Pour l’heure, ils sont encore peu nombreux à pouvoir se payer le nouveau cabriolet SL. Laurent Voulzy chante « Le soleil donne », une invitation à conduire décapoté et les Fine Young Cannibals déclarent « She drives me crazy ». C’est vrai que le lancement d’un nouveau SL est une fête généralement réussie.

Le risque mesuré

Dessiné par Bruno Sacco, le matricule R129 est une merveille de la technologie. L’accent a été mis sur les éléments de sécurité avec un arceau qui se soulève en cas de basculement. Les américains pourront l’acheter les yeux fermés. Le nouveau 500 SL annonce tout de suite la couleur avec son V8 de 326 chevaux. La voiture est effectivement puissante et sûre. En ces temps d’ouverture, elle est le signe extérieur de richesse des nouveaux apparatchiks qui constituent la classe dirigeante à l’Est. Les manières vont changer. Les vieilles Zil présidentielles à la casse. Place aux Mercedes, aux fourrures de visons et aux bijoux de luxe. Pour les rares privilégiés qui auront la chance de se partager le gâteau, ces nouvelles terres sont un eldorado aux richesses inépuisables.

La Mercedes

500 SL a gagné en sécurité, en performances, mais elle a été frappée par le mal du siècle : l’obésité. C’est une voiture lourde. Elle ne revendique plus comme ses devancières des exploits sportifs. Elle est faite pour des gentlemen qui ne sont pas drivers. Les anciennes SL, et surtout la première aux portes en forme de papillon, étaient faites pour des amateurs de course automobile, des playboys fougueux qui traversaient

la Toscane

sans jeter un regard dans leur rétroviseur. Des hommes que Morand avait décrits dans « L’homme pressé » qui parcouraient l’Europe pour retrouver au petit matin une femme mariée. Le monde qui s’ouvre en 1989 est une formidable promesse et pourtant il fait froid dans le dos.

1990, Humvee/Hummer H1

La 1ère guerre d’Irak éclate en 1990, les Etats-Unis entrent dans le conflit avec un tout nouveau tout-terrain aux capacités de franchissement étonnantes.

L’arme de guerre

Le ciel s’assombrit en 1990. Des conflits éclatent un peu partout dans le monde. Au Rwanda, au Libéria, dans le Cachemire, les troupes se mobilisent, les ethnies s’affrontent. L’escalade guerrière est en marche. La diplomatie des hommes ne sert plus à rien. Les armées ont décidé d’en découdre physiquement. La chute du Mur de Berlin a galvanisé certaines régions du monde. Il n’y a plus de garde-fous. En littérature, Jean Rouaud, l’écrivain kiosquier, obtient un immense succès avec « Les champs d’honneur ». En toile de fond de son roman, il évoque la barbarie de

la Première

guerre mondiale. Inconsciemment, la population sent que quelque chose de grave va se dérouler devant ses yeux. Nous sommes à l’aube d’une nouvelle ère parsemée de dangers inconnus. Le peintre colombien Botero nous surprend avec ses sculptures géantes. Ses personnages sont démesurément gros. Faut-il y voir une hypertrophie du Moi ou la douceur des courbes rondes ? Sur les pistes du Paris-Dakar, l’époque des tout-terrain à papa est révolue. Les Land Cruiser BJ et autres Renault 4 des frères Marreau, les « renards du désert » ont laissé la place à des voitures de course ultrarapides. Ari Vatanen remporte l’édition 1990 au volant d’une 405 Turbo 16 très spéciale devant le pilote suédois Björn Waldegard. 400 chevaux, 4 roues motrices, des pointes jusqu’à 230 km/h sur les pistes de sable, c’est la berline la plus rapide d’Afrique. Cette démesure, cette folie, cette course à l’armement prend une forme encore plus dramatique.

GI’s au pays de l’or noir

Le 2 août, les troupes irakiennes d’élite de Saddam Hussein envahissent le Koweït. En quatre heures, la monarchie pétrolière tombe aux mains du raïs. Il n’est pas question ici de défense des droits de l’homme, mais bien de business. L’origine du conflit remonte à une sombre affaire de vol de pétrole et de lourdes dettes intérieures à éponger. Il ne s’agit pas d’une attaque idéologique mais énergétique. Les américains ne laisseront pas faire ce pillage organisé. Leur survie en dépend. Ils réagissent en envoyant des troupes qui resteront stationnées plusieurs mois en Arabie Saoudite. Il faudra attendre le 16 janvier de l’année suivante pour qu’il déclenche officiellement l’opération « Tempête du désert ». Dans l’imaginaire populaire, les GI’s sont de grands gars costauds, mâchouillant du chewing-gum et conduisant des Jeep Willys. Des types sympas qui viennent libérer l’Europe. Ils plaisent aux filles, ils écoutent du Bebop et boivent du Coca-Cola. La chaîne d’information CNN nous montre en boucle un autre visage de l’Amérique en guerre. Des nouveaux mots comme Scud ou Tomahawk viennent enrichir notre vocabulaire. Les soldats sont habillés comme des chevaliers Jedi, calfeutrés dans des combinaisons de camouflage et surtout, ils utilisent un drôle de tout-terrain. Une gueule de murène, plate et longue, des gros pneus et, parait-il, des capacités de franchissement extraordinaires qui font passer nos valeureux Peugeot P4 de l’Armée française pour des bicyclettes.

Sans concession

Le nom de cet engin sera connu à partir de 1992 sous le nom de Hummer H1 lorsqu’une version civile sera produite et que quelques stars d’Hollywood, notamment le gros bras Arnold Schwarzenegger, l’utiliseront dans les rues de Beverly Hills. Cette Jeep des temps modernes s’appelle Humvee pour High Mobility Multipurpose Wheels Vehicle. Fabriqué dans l’Indiana depuis 1985, ce 4 X 4 équipé d’un moteur V8 turbo diesel de 6,5 litres de cylindrées est un franchisseur hors-normes. Il peut escalader un rocher et ne craint ni le vent, ni la poussière. C’est un fonceur qui ne s’arrête jamais. Il est le reflet d’une Amérique conquérante et dominatrice. La société AM General qui le construit, a pour principaux clients, les « Marine Corps », « l’US Air Force » et la « Navy ». Les reportages de CNN lui assureront une incroyable publicité. Le Humvee ringardise tous les autres tout-terrain de la planète. Il est tellement dément qu’il en devient vulgaire. La force de l’Amérique est de recycler tous ses produits. Il n’y a pas de petits profits. Le Hummer H1 civilisé qui en découle, sera, un temps, la voiture fétiche des rappeurs de

la Côte

Ouest.

Drôle de destin, ces amuseurs publics embagousés font les beaux dans ces engins de la mort. Le symbole est fort. Ils oublient que leurs frères de couleur qui ont combattu et qui combattent encore dans la poussière du désert n’ont pas eu la même chance qu’eux. Ils risquent à chaque instant leurs vies sous le soleil étouffant de l’Irak.

FIN

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02 septembre 2007

Suite

Le progrès social commence toujours par l’indépendance des fesses. Albert Cossery

Les Années 70, la révolte

« Le Sud », « Voici les clés », « Les mots bleus », « She’s a lady », « Love to love baby », « Let the music play », « Love hangover », « Saturday night fever », « Angie »,

« Sex machine ».

1970, Range Rover

En présentant le Range Rover, la marque britannique Land Rover donne ses lettres de noblesse au genre tout-terrain. 

L’aristocratie des bois

Les anglais sont des gens bizarres. Ils se passionnent pour des choses extravagantes. Ils mangent des sandwichs au concombre, abusent de Worcestershire sauce, fument des Craven A, prennent des bus double Decker et leurs chiens, les bassets Hound sont interminablement longs. Par coquetterie, ils veulent être différents des continentaux. Ces marques de snobisme sont des enfantillages. Mais avouons tout de même qu’en 1970, ils sont surtout d’incroyables précurseurs. Ils ont une sacrée longueur d’avance sur nous autres français. Ils ont ainsi élu Edward Heath, un européen convaincu et un libéral pur jus qui met à la diète les comptes de l’Etat anglais. Au même moment, les français pleurent la mort du Général de Gaulle. Encore sous le choc de mai 1968, le quartier latin est toujours en proie à de violentes manifestations étudiantes. La pression n’est toujours pas retombée. Les gauchistes battent le pavé parisien. Jean-Paul Sartre se fait arrêter en distribuant « La cause du peuple » et de jeunes maoïstes attaquent l’épicerie Fauchon, place de

la Madeleine.

Ces

combattants « révolutionnaires » et gourmets repartent avec 3 000 à 4 000 francs de marchandises. A Paris, on manifeste toujours et à St Tropez, les seins nus font leur apparition. Le monde entier a les yeux braqués sur la plage de Pampelonne. Décidément, ces français sont de terribles fripons. Le gouvernement vient en plus de ramener la durée du service militaire à un an. Tout fout le camp. Le Général n’est plus là, les grands magasins ouvrent désormais le lundi, même aux Etats-Unis,

la Guilde

des scénaristes abroge une clause qui interdisait aux auteurs communistes l’accès à leur syndicat. Robert Altman nous propose une version délirante de la guerre de Corée avec MASH. Sur l’île de Wight, 600 000 personnes se défoulent au son des Who, des Doors, de Miles Davis ou encore de Leonard Cohen. La fête sera moins folle en septembre lorsque l’on apprendra la disparition de Jimi Hendrix. En octobre, Janis Joplin allait rejoindre ce voyage funèbre.

So british !

En Angleterre, lorsque vous êtes bien né, vous roulez en Jaguar, vous ne vous séparez jamais de votre imperméable Burberry, de votre parapluie Smith & Sons ou de votre cravate rayée. Mais, les soirées au Club sont parfois ennuyeuses à écouter les exploits des anciens pilotes de

la RAF

durant le Blitz. Cette pluie fine et continue vous mine le moral. Et dans tout britannique sommeille un marin, un aventurier, un explorateur de nouvelles contrées. De la graine de James Cook en puissance. Pour une partie de chasse à la bécasse ou un safari façon Out of Africa, Land Rover a trouvé la solution à vos déplacements en terres hostiles. Le constructeur planche déjà depuis plusieurs années sur un tout-terrain haut de gamme. Il s’est fait une solide réputation avec des engins robustes, fiables, dotés d’étonnantes capacités de franchissement. Mais, l’exotisme anglais pousse le vice encore plus loin : offrir à ces gentlemen farmer un 4 X 4 qui ne ferait pas tâche devant le 10 Downing Street, un manoir dans le Dorset ou un casino de Monte Carlo.

Défricheur de tendances

Le Range Rover apparaît donc en 1970. Quatre roues motrices, un gros V8 de 3.5 litres de cylindrée et une ligne séduisante qui ne ressemble pas à une bétaillère surélevée. Et surtout des performances dignes d’une vraie routière. Un major britannique effectue un périple entre Anchorage en Alaska et Ushuaia en Argentine afin de démontrer les qualités de baroudeur du Range. Dans l’idée de ses concepteurs, le modèle doit concurrencer une nouvelle race de véhicules de loisirs que les américains fortunés s’arrachent. La bonne vieille Jeep Willys du débarquement de Normandie a été remplacée par le Wagoneer, une sorte d’hybride entre un tout-terrain et un gros break. Outre-Atlantique, on n’hésite pas à laisser au garage sa Cadillac pour le week-end venu, grimper dans sa Jeep afin d’escalader les Rocheuses. Comment se rendre l’hiver à la station d’Aspen dans le Colorado sans une Jeep Wagoneer ? Land Rover vise spécifiquement ce marché. Mais le Range ne fera son apparition sur le continent américain qu’en 1987 pour des raisons à la fois financières et sécuritaires. C’est donc en Europe que le Range Rover va s’imposer comme l’alternative chic aux grosses berlines et mêmes aux voitures de sport. Le conducteur d’un Range Rover n’est pas un type guindé, c’est un aventurier du bitume. Car il faut l’avouer si le tout-terrain a fait des miracles sur les pistes du Paris Dakar, c’est entre l’avenue Victor Hugo et la rue François 1er que ses propriétaires se sentent le plus à l’aise. Presque vingt-cinq ans avant le déferlement des Cayenne, Touareg, X5 et autres ML sur le marché de l’automobile, le Range avait ouvert la voie.   

Il nous a quittés cette année-là

Bourvil, l’acteur des paradoxes

Que les apparences sont parfois trompeuses ! Le cinéma n’est-il pas l’art de l’illusion, de la transformation, du mensonge ? Bourvil s’est façonné une image à mille lieux de la réalité. Toute sa carrière, il s’est fait passer pour le benêt de service, le naïf que les puissants baladent ou méprisent. En gros, un gentil gars sans culture, bourré de nobles sentiments et dont l’innocence finit par le rendre sympathique au plus grand nombre. Il a toujours eu le bon rôle face au menaçant De Funès. Les français préfèrent les perdants, les humiliés de la vie, ils se sentent d’avantage en sécurité. Derrière l’image publique, il y a pourtant un autre Bourvil, pas le chanteur de « Salade de fruits » ou d’« Un clair de lune à Maubeuge », un homme effectivement sensible mais à la culture encyclopédique. Oui, un intellectuel plus proche de Jean-Paul Sartre que d’Achille Zavatta. On est loin de la gaudriole, du petit vin blanc et des blagues teutonnes. Bourvil est effectivement un drôle de Corniaud. Inclassable, son registre ne se limite à aucun genre. Il excelle dans la comédie et ferait pleurer un régiment de Spahis quand il feint l’émotion. Un grand écart qu’il peut exécuter sans échauffement. De la 2CV à

la Cadillac

Eldorado

, des salles de music-hall au cafés littéraires de St Germain des près, Bourvil est partout chez lui. C’est la définition d’un grand acteur populaire.

1971, Mercedes SL/SLC (R107)

Le constructeur allemand présente sa nouvelle génération de cabriolet SL. Deux lettres synonymes de réussite sur le marché américain.

A la conquête de l’Ouest

Le ridicule ne tue pas en 1971. C’est bien dommage. Car le spectacle est affligeant. Tout est kitsch, idiot et comique. En feuilletant les événements de ce millésime, on croirait compulser le Guiness des Records les plus absurdes et des performances les plus décalées. Au cinéma, les français se poilent devant « La folie des grandeurs » où Alice Saptrich nous inflige un numéro de striptease mémorable. Dans la chanson française, c’est pire. Les tubes de cette année-là sont à pleurer… de rire. « Des rois mages » de Sheila en passant par « L’aventura » de Stone et Charden, nos oreilles aimeraient bien attraper une otite. Dans les rues de Paris, les Krishnas dansent au son du tambourin en effrayant les enfants. En Californie, des sectes où se pratiquent la sorcellerie et la magie noire, se multiplient. Des communautés de paumés qui se retrouvent à danser à poil autour d’un feu de camp. Une version hallucinée du scoutisme. Les destinations de voyages ont des noms mystérieux et poétiques. Les jeunes partent en vacances à Goa, Katmandou ou Kaboul. Un sac à dos et quelques dollars en poche, ils recherchent le nirvana dans des boutiques où de grands panneaux à l’entrée indiquent « Hashish & Mariwana sold here ». Même la publicité devient folle. Yves Saint Laurent se déshabille pour vendre une eau de toilette. Il a tout de même gardé ses lunettes. Dans le sport, les françaises sont effrayées par la basketteuse russe Ouliana Semenova qui mesure 2,20 mètres. Une géante des parquets qui regarde l’équipe de France comme une bande de lilliputiennes. Une Porsche 917 K remporte les 24 Heures du Mans à une moyenne de 222,3 km/h avec des vitesses de pointe atteignant les 360 km/h dans les Hunnaudières. L’aviation civile n’a qu’à bien se tenir. Carlos Monzon, le puncheur argentin fait le mariole sur les rings.

Goodbye sixties

Il faut tourner la page du passé, faire place nette, balayer les icônes des années 60. Le stationnement payant est approuvé dans la capitale. Les Halles sont transférées à Rungis. Pire, les bus à plate forme de la ligne 21 partent au rebut. Ils sont jugés trop dangereux. Pourtant entre

la Porte

de Gentilly et

la Gare

St

Lazare, ils ont facilité bien des amours naissants. Ils étaient le meilleur moyen de flirter à l’air libre. Ils donnaient de l’élégance à nos déplacements urbains. Coco Chanel, l’arbitre du bon goût nous a quittés laissant derrière elle une France en ponchos et blouses à fleurs. Les constructeurs automobiles ont également perdu l’inspiration. Ils sont revenus à un certain classicisme. Mercedes-Benz va pourtant arriver à concilier la modernité de l’époque et le charme des productions anciennes. Il faut dire que l’Etoile de Stuttgart a un lourd patrimoine à assumer. Depuis qu’en 1954, elle a dévoilé au salon de New-York, la 300 SL à portes papillon, la marque allemande a frappé les esprits et les cœurs. Le modèle est splendide, léger, confortable et puissant. Un mythe a vu le jour. Il s’illustrera sur les routes caillouteuses de

la Carrera

Panamericana

et des Mille Miglia et fera frissonner les spectateurs du Nurburgring au doux feulement de son six cylindres. Alors évidemment, à chaque fois que Mercedes sort une nouvelle génération de SL, la question est : fera-t-il mieux qu’avec la 300 SL ? Les Pagode des années 60 dessinées par le français Paul Bracq ont fait leur temps. En 1971, elles paraissent fragiles, presque fluettes et surtout leurs qualités routières ne correspondent plus à la circulation actuelle.

« Bobby Cab »

En avril, Mercedes présente officiellement la 350 SL qui porte le matricule : R107. La rupture est franche avec les lignes harmonieuses de

la Pagode. Finis

les arrondis et les galbes à

la Marylin

Monroe.

Le nouveau cabriolet est destiné en priorité au marché américain car il répond aux normes de sécurité en vigueur. C’est un raz-de-marée. Cette génération de SL remporte un succès immense auprès d’une clientèle fortunée. On le surnommera le « Bobby cab » tellement la famille Ewing lui était attachée. Il symbolise le rêve américain et la réussite de la décennie suivante. C’est surtout un premier avertissement au haut de gamme américain. En matière de raffinement, la première puissance du monde aura toujours le regard tourné vers la vieille Europe. Quelques mois plus tard, en octobre 1971, Mercedes dévoile la version coupé du SL appelé naturellement SLC. Autant le cabriolet est pur, autant le SLC à l’empattement rallongé, ressemble à un crapaud. Un OVNI qui colle parfaitement avec les excentricités des années 70.

1972, Renault 5

S’inspirant du succès de la 4 CV, Renault révolutionne le marché des petites voitures avec une Renault 5 au goût acidulé.

Une pastille de bonne humeur

C’est la fête en 1972. Le parti socialiste, le parti communiste et le MRG se mettent d’accord sur un programme commun. Pierre Richard triomphe au cinéma dans « Le grand blond avec une chaussure noire ». Les français ont besoin de rigoler, d’oublier leurs soucis. Les succès musicaux de l’année sont placés sous le signe de la gaieté, de la joie de vivre et de l’amour. « Une belle histoire » de Michel Fugain, « Le lundi au soleil » de Claude François, « Que Marianne était jolie » de Michel Delpech, « Si on chantait » de Julien Clerc font danser les garçons et les filles dans les bals populaires. Même le sexe n’est plus un sujet tabou. Woody Allen le traite en dérision dans « Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe sans jamais oser le demander ». Paris se transforme, on efface la grisaille du passé pour réinventer une ville moderne. Les pavillons des Halles sont démolis petit à petit. Le ventre de Paris se vide. C’est aussi la fin des poinçonneurs. L’époque est à la rénovation. Le Paris poulbot doit disparaître. L’Europe nous regarde, nous épie. Il faut cacher nos vieilleries. La construction immobilière détruit les traces de notre histoire. Les jeunes ne sont pas encore sensibles à la préservation du patrimoine. Ils veulent du neuf, du pimpant et du fonctionnel. Les femmes prennent le pouvoir. Du moins, elles s’illustrent dans de nouveaux domaines. Jane Fonda en voyage à Hanoï milite contre la guerre du Vietnam exhortant les Gi’s à ne plus tirer. Un casque sur la tête, elle ira jusqu’à grimper sur un canon anti-aérien. En France, Anne Chopinet, une jeune fille de dix-huit ans arrive major au concours de Polytechnique devant une cohorte d’hommes blessés dans leur virilité. Mais, le chemin de l’égalité et de la parité semé d’embuches, sera long et difficile. Pourtant une loi est votée cette année imposant l’égalité de rémunération entre les hommes et les femmes.

« Mens

sana

in corpore sano »

La civilisation des loisirs est en marche. Aux Etats-Unis, la marque de sport Nike vient d’être créée. On fait attention à son corps. La façon de se nourrir change elle aussi. Henri Gault et Christian Millau inventent la nouvelle cuisine. Les plats en sauces, les garnitures lourdes et indigestes, sont bannis. On cuit désormais à la vapeur, en papillotes ou au bain marie. Les portions sont réduites et on sort de table avec la faim au ventre. L’époque est à la légèreté et non plus aux banquets pantagruéliques. L’aspect visuel compte également. La couleur rentre dans les foyers.  La preuve : les ventes de téléviseurs explosent. Les français voient la vie en quadrichromie. Leurs voitures sentent pourtant la naphtaline. Les 2 CV et les 4 L qui circulent sur les routes de France ont pris un sérieux coup de vieux. Elles sont grises, ternes et vraiment pas sexys. Les femmes ne se reconnaissent plus dans ces modèles anciens pour aller travailler. Renault dévoile alors sa numéro 5. Une pastille de couleurs dans un monde sombre. Cette citadine n’a rien à voir avec ses concurrentes. Elle est destinée principalement aux jeunes et aux femmes. Ses qualités routières et son confort font d’elle, à la fois une bonne citadine et une voyageuse au long cours qui n’a pas peur d’emprunter les autoroutes. Un Paris-Marseille ne l’inquiète pas outre-mesure. Elle est courageuse et intrépide.

Un concentré de vitamines

Les autres constructeurs sont dubitatifs, deux portes et un hayon semblent des éléments rédhibitoires. « Jamais, elle ne se vendra » clament-ils tous en chœur ! C’est tout le contraire, elle séduit une génération de nouveaux acheteurs qui craquent pour son intérieur en skaï orange, cette bouille marrante et ses phares malicieux. Cette Renault 5 est une coquine, elle sait charmer son public. La campagne de publicité qui la promeut met justement l’accent sur son côté jovial. Les responsables de Renault utilisent la bande-dessinée. Comme un personnage de cartoons, elle s’adresse à nous et déclare dans une bulle : « Bonjour, je suis

la Renault

5, on m’appelle aussi supercar ». Bien sûr, elle est légèrement plus chère qu’une Simca 1000, mais à 9 740 francs, ces possibilités, son charme, sa candeur sont de formidables atouts commerciaux. C’est en effet la première voiture sympa qui correspond aux attentes d’un nouveau public. Jaune citron, vert pomme, orange, rouge coquelicot, bleu lavande, cette Renault 5 est le vrai rayon de soleil de l’année 1972. Elle dépoussière la production automobile.    

1973, Jaguar XJ

Maître des élégances, Jaguar dévoile la série II de sa berline XJ. Un îlot de pureté dans un océan de laideurs.

La ligne intemporelle

1973, c’est l’année noire du bon goût. Le tournant funeste de la création. La perte totale des valeurs. Pablo Picasso meurt laissant derrière lui une succession houleuse qui mettra sept ans à se régler. Fernand Raynaud se tue au volant de sa Rolls-Royce, comme tous les interprètes dramatiques, il aimait rouler seul, la nuit, perdu dans ses songes. La guerre du Kippour éclate sur une terre sacrée où chaque parcelle déchaîne la folie des hommes. La première FIAC ouvre ses portes dévoilant un art inexplicable et abscons pour la majorité des citoyens. Le monde tremble à la prise du pouvoir de Pinochet au Chili et au mariage entre Sheila et Ringo à la marie du XIIIème arrondissement. Au cinéma, c’est l’irrévérence qui rameute les foules. Deux splendides marlous, Gérard Depardieu et Patrick Dewaere vivent de petites combines minables et d’expériences « sexuelles » dans les « Valseuses » de Bertrand Blier. En Italie, Marco Ferreri réveille le Festival de Cannes avec sa « Grande Bouffe » retraçant le suicide collectif d’une bande d’amis. Federico Fellini préfère parler de son enfance dans « Amarcord » et fustiger la montée des milices fascistes. Dans un autre registre culinaire, Marlon Brando fait des exploits avec une simple tablette de beurre dans le « Dernier Tango à Paris » (en salle depuis décembre 1972) avec la très jeune Maria Schneider, la fille de Daniel Gélin. La page des années 60 est définitivement tournée avec l’annonce de BB dans France Soir : « Elle met fin à sa carrière ». L’insouciance de la période yéyé s’est transformée en inquiétude sur l’avenir du pays. D’un côté, les étudiants d’Ordre nouveau gonflent leurs pectoraux, de l’autre, les ouvrières de Lip s’initient à l’autogestion. Deux visions du monde s’affrontent. Si toute cette brutalité ne suffisait pas, le CES Pailleron part en flammes. Des familles pleurent leurs petits disparus et s’insurgent devant l’inconscience des pouvoirs publics.

L’espoir britannique

Il faudrait mieux oublier ce millésime 1973. Rayer cette année et ne plus jamais en parler. Il ya tout de même quelques raisons d’espérer. Elles viennent d’Outre-manche. L’écossais Jackie Stewart remporte le championnat du monde de Formule 1 au volant d’une Tyrell Ford.  Mais la saison a été endeuillée par l’accident de François Cevert. Cette année 1973 nous ramène toujours à une triste réalité. Les tensions entre

la Grande-Bretagne

et l’Irlande n’ont jamais été aussi fortes. Les attentats de l’IRA éclatent à Whitehall et Old Bailey, en plein centre de Londres. Tout espoir de réconciliation est devenu mission impossible. Pourtant, le Royaume-Uni, l’Irlande et le Danemark rejoignent le club des états membres de

la CEE.

Tout

n’est pas perdu… L’automobile pourrait nous redonner un peu de joie, d’allégresse, de courage. En France, c’est pourtant la bérézina, George Pompidou est obligé de s’extasier devant

la Peugeot

104 sur le stand du salon de l’automobile. Il se prête de mauvaise grâce à ce protocole. Dans son œil, on remarque cependant une pointe d’ironie. Il se souvient d’un temps où il prenait le soir venu sa Porsche 356, de cette époque où il se sentait libre et heureux. Aujourd’hui, il est obligé de soutenir l’industrie nationale, d’évoquer les problèmes d’environnement causés par les voitures et de favoriser la construction de rues piétonnes dans les grandes villes. Mais, ça ne l’intéresse pas. Il a vibré au son mélodieux du quatre cylindres à plat, aux pointes sur l’autoroute, aux minijupes et aux cuissardes. En 1973, les femmes portent d’affreux jupons longs et chaussent de grotesques sabots.

Le coup de crayon magique

Le sursaut d’orgueil viendra d’Angleterre. Jaguar lance

la Série

II

de l’XJ. Cette berline aux lignes parfaites, à l’équilibre divin a été présentée en 1968 en héritant des moteurs des anciennes XK. Souvent désignée comme la plus belle berline du monde,

la XJ

est un modèle d’élégance, de pureté et de simplicité. Un coup du génie de Sir Williams Lyons. On se dit que les anglais savent faire des voitures hors du commun. Bien sûr les allemands sont de bons motoristes, les italiens soignent les carrosseries et les américains pratiquent un luxe tapageur, mais rien ne vaut une XJ. Intemporelle et majestueuse. L’année 1973 et son fleuve de contrariétés nous rattrapent, car le constructeur vient d’être absorbé par British Leyland. Commencent alors les soucis de fiabilité, les économies de pacotille qui rendront le feulement du Jaguar moins envoûtant…

Il nous a éblouis cette année-là

Gérard Depardieu

Les provinciaux ont toujours eu la hargne de s'en sortir, d'échapper à leur triste quotidien. Ils savent que le combat sera dur, qu'on ne leur fera pas de cadeaux, qu'ils devront décupler leurs forces pour exister. Depardieu était animé de cette niaque et aussi de cette foi inébranlable en lui. Il sortait de Châteauroux, c'est-à-dire de nulle part. S'il n'y avait pas eu le camp d'américains dans les années 60, cette ville sinistrée, minuscule point sur une carte IGN, serait restée une bourgade endormie, à l'ombre du monde. Les GI's lui ont donné le goût du défi et de la conquête. Depardieu ne baisse jamais les bras, n'a jamais peur du ridicule. Il fonce. Il réussit à se mettre dans la poche les intellectuels. Il joue sur tous les registres, blagues grivoises et dans la foulée textes de Saint-Augustin. C'est un jouisseur qui se contrefout des chapelles. On le suit dans ses aventures ou on reste à quai. Il est le contraire d'un acteur psychologique qui réfléchit sans cesse sur son métier, il est toujours dans l'action, dans le mouvement, dans l'excès. Son naturel fait l'essentiel de son talent. Sa boulimie de films cache certainement une anxiété. Il a peur de manquer. Né pauvre, il redoute les fins de mois difficiles. Donc, il accumule, au risque de passer pour un homme d'affaires peu scrupuleux. Sa soif de reconnaissance est la marque des autodidactes. Ils s'agitent plus que les autres pour qu'on les remarque. Depardieu a toujours aimé les grosses voitures. Comme la gastronomie roborative qui doit caler son homme, il a souvent roulé dans des modèles imposants qui lui donnent de l'espace pour s'exprimer. Dès les « Valseuses », il apprécie le confort ouaté d'une Citroën DS. Il réussit à en détourner l'image sage et bourgeoise, entre ses mains, elle devient l'instrument de splendides marlous à la dérive. Depardieu a des allures de maquignons. C'est pourquoi, il n'est jamais aussi crédible que dans des limousines Mercedes. A l'affiche de « Rive droite, rive gauche » en 1984, il est au summum de son art : il interprète un avocat en vue, il trompe Carole Bouquet et il conduit une Mercedes 560 SEL. Pour un type que l'on disait presque analphabète, il en impose...

1974, Volkswagen Golf

En pleine crise du pétrole, Volkswagen dévoile sa Golf, une petite compacte qui va conquérir le monde et devenir la meilleure ambassadrice du « made in Germany ».

Comment dépenser moins ?

Les années de prospérité sont loin derrière nous. Clap de fin des trente glorieuses. La crise se profile. Depuis le 23 décembre 1973 et la décision de l’OPEP d’augmenter le prix du pétrole de 100 %, la planète tremble. En janvier 1970, l’Arabie Saoudite vendait son baril de Brent 1,80 dollars, quatre ans plus tard, ce même baril s’élève à 11,65 dollars ! Les habitudes de consommation des français changent. La recherche des économies, la chasse aux gaspis sont au centre des préoccupations des ménages. La douloureuse question du pouvoir d’achat hante le débat politique. Une jeune candidate trotskiste à l’élection présidentielle fait sensation à la télévision. Cette Arlette Laguiller qui s’est présentée pour la première fois aux législatives de 1973 dans le XVIIIème arrondissement a séduit le public par son franc-parler. Les téléspectateurs découvrent avec stupéfaction qu’un homme politique ne ressemble par forcément à un sexagénaire bedonnant et suffisant. Le mot chômage entre dans le vocabulaire courant. Tous les schémas de pensée de l’après-guerre volent en éclats. Qui aurait pu imaginer qu’un jour, les livres se vendraient comme des boîtes de conserve ?

La FNAC

Montparnasse

ouvre ses portes rue de Rennes sur deux étages reliés par un escalator. Ce magasin d’un genre nouveau bouleverse le rapport à la culture dite officielle. C’est la fin d’un monde. Un président poète, Georges Pompidou, disparaît. Il a ému

la France

en citant Paul Eluard, rendant ainsi un hommage pudique à Gabrielle Russier, ce professeur de lettres âgée de trente-deux ans qui s’est donné la mort en 1969 après avoir été accusé de détournement de mineur. Comprenne qui voudra, mais le pays a perdu ses repères. La bande-dessinée n’est plus un art mineur réservé aux enfants, mais un formidable défouloir où s’exprimeront les doutes et les délires d’une société qui se cherche. Un festival international lui est même dédié à Angoulême.

Nouveau monde, nouvelles menaces

Cette sensation de passer dans un nouveau monde retentit encore plus fort dans les esprits des français après l’attentat du Drugstore St-Germain. Depuis la fin de

la Guerre

d’Algérie, le terrorisme aveugle n’avait plus frappé les rues de la capitale. Les citoyens devront vivre avec cette nouvelle menace au-dessus de leur tête. Image cocasse et troublante des pompiers venus secourir les victimes et de l’affiche du film « Emmanuelle » au dessus du Drugstore Publicis. Sylvia Kristel pose lascivement dans un fauteuil en rotin et des blessés en sang s’allongent sur le trottoir. Même le nom du terroriste présumé rappelle celui d’un chanteur bon vivant, adepte des chemises à fleurs. Pour oublier la dure réalité et les sacrifices, les français se réfugient dans l’humour noir de Reiser et le second degré de Coluche qui triomphe à l’Olympia. Sa salopette rayée et son tee-shirt jaune deviennent l’étendard d’une France irrespectueuse face aux puissants, un pied-de-nez aux gens qui savent. Ces fameux technocrates, les mecs à qui tu poses une question et une fois qu'ils y ont répondu, tu ne comprends plus la question que tu avais posée. L’esprit frondeur fait trembler les bourgeois. La jeune étudiante Adjani se prend une magistrale Gifle par Ventura qui n’aime pas la façon dont elle s’émancipe. « Tu parles mal, tu travailles mal, tu danses mal, tu grandis mal ».

Une Golf, tous publics

L’insubordination est à la mode. L’automobile n’échappe pas à ce grand mouvement de remise en question. Volkswagen va inventer

la Golf

qui colle parfaitement à cette période de restriction budgétaire et de flambée énergétique. Une compacte allemande au pays des grosses limousines. L’artillerie légère face à

la Panzer

Division.

Le constructeur germanique en vendra plus de 25 millions à travers le monde. Un succès commercial comparable à

la Coccinelle. Déclinée

sur cinq générations différentes, cette Golf est une voiture polyvalente, fiable et robuste. Elle est la meilleure vitrine du savoir-faire allemand. Elle consomme peu, tient la route et séduit aussi bien les ouvriers que les cadres. Sa ligne intemporelle dessinée par Giugiaro a traversé les années avec aisance. Des arêtes droites, un classicisme bon teint mais aussi une certaine jovialité dans le regard. Cette Golf a réussi à marier une fabrication sérieuse sans tomber dans la froideur clinique. Avec les années, elle va grossir, grandir et son prix l’éloignera des budgets plus modestes. L’embourgeoisement d’un modèle est le signe de la réussite. C’est un paradoxe, celle qui sortit en pleine crise du pétrole et qui motorisa la classe ouvrière allemande a émigré dans les beaux quartiers et transporte aujourd’hui de jeunes cadres qui apprécie sont côté chic et discret. C’est ce qu’on appelle l’ascenseur social !    

Elle nous a éblouis cette année-là   

Sylvia Kristel, miss 1974

Il y a des contes de fées qui se terminent en cauchemar. La vie de Sylvia kristel est une inexorable descente aux enfers. Comme si elle devait payer jusqu’à la fin de ses jours son personnage d’ « Emmanuelle ». Avoir été la femme la plus désirée du monde en 1974 vous marque aux fers rouges. Pourtant, tout avait bien commencé pour cette jolie hollandaise aux dents du bonheur. Un job de mannequin, un titre de Miss, une publicité pour des tampons et le grand rôle qui la mettra en tête d’affiche d’un film gentiment érotique, encore diffusé dans certaines salles de cinéma. Icône de la libération sexuelle et des fauteuils en rotin, Sylvia Kristel n’est pas une fille très dégourdie à l’écran. Ses longues jambes fines cachent un tempérament timide et une sexualité peu débridée. Trente ans après, les images font sourire. On se souvient d’une fille à peine dénudée qui sort d’un songe éthéré à

la David

Hamilton.

  Une préciosité qui colle mal avec notre époque aux effets plus sauvages. C’est soft, ça rassurait sûrement les spectateurs pour qui modernité rimait avec Valery Giscard d’Estaing. Cette « Emmanuelle » des années 70 est finalement assez conventionnelle. Il aura fallu que Sylvia Kristel passe par la drogue, l’alcool, des mariages ratés, l’abandon pour qu’enfin son visage exprime une intensité, une émotion touchante, la sérénité retrouvée.

1975, AMC Pacer

Echec industriel ou formidable coup marketing, l’AMC Pacer se joue des paradoxes. Si différente des autres modèles, elle met un grain de folie dans la production américaine.

Le monde à l’envers

Les Etats-Unis ont perdu la boule. Ce grand pays marche la tête à l’envers. Rien ne va plus chez l’Oncle Sam. Patricia Hearst, la fille du magnat de la presse est kidnappée par l’armée symbionaise de libération. 18 mois de détention au bout desquels, elle prend fait et cause pour ses ravisseurs. Atteinte du syndrome de Stockholm, elle participe même à un braquage. Décidément, ce millésime 1975 est placé sous le signe de la folie. Une incroyable dinguerie s’est emparée des américains. Au cinéma, l’oscar du meilleur film est décerné à « Vol au dessus d’un nid de coucou » de Milos Forman. Le regard de Jack Nicholson terrorise les ménagères américaines. Arthur Ashe gagne le tournoi de Wimbledon face à « Jimbo » Connors. Le « noir américain » comme le qualifie la presse de l’époque dénote sur le circuit. Ses prises de position contre l’Apartheid ou son combat contre le virus du SIDA feront de lui, trente ans plus tard, une légende des courts. La tigresse Pam Grier, icône des films « Blaxploitation » rend dingue la communauté afro-américaine. Ses décolletés plongeants, ses course-poursuite dans les séries B, son assurance féline trouble un jeune adolescent, un certain Quentin Tarantino qui vingt ans après en fera une splendide « Jackie Brown », toute en sensualité et désir refoulé. Les Etats-Unis bouillonnent d’impatience. En Europe, les effets de ce dérèglement se font également sentir. Le chanteur Mike Brant se suicide. Le Grand Prix de l’Eurovision est remporté par des hollandais qui chantent « Ding a dong », une ritournelle abrutissante qui passe en boucle sur les radios. Emile Ajar alias Romain Gary refuse le prix Goncourt. Franco a, enfin, fini par mourir laissant la place à un fringant roi qui saura rendre à l’Espagne sa dignité et sa démocratie. Ce playboy ibérique fait

la Une

de Paris Match en maillot de bain. Son allure n’est pas sans rappeler celle d’un autre séducteur latin, l’italien Giovanni Agnelli, patron de Fiat qui fait des ravages sur

la Riviera. Le

monde change. C’est le grand retour du pantalon dans les collections de haute couture. En Amérique, Oscar de

la Renta

l’a remis à la mode en s’inspirant du style des années 30 façon Greta Garbo ou Marlène Dietrich.

La bombonne ricaine

AMC lance sa Pacer dans cette ambiance survoltée où toute raison a foutu le camp. Au départ, on attend beaucoup de cette compacte censée réduire les émissions polluantes. C’est une révolution au pays des puits de pétrole.

La Pacer

est imaginée avec un moteur rotatif et puis poussées par d’impérieuses logiques industrielles, elle héritera d’un bon vieux V6 et après d’un V8 gloutonnant. Elle devait consommer moins que les mastodontes yankee qui engloutissent des hectolitres d’essence. Finalement, elle ne parviendra pas à faire baisser d’un gallon la consommation de pétrole. Mais que l’Amérique est belle, audacieuse et avant-gardiste lorsqu’elle échoue ! Car

la Pacer

a marqué les esprits par sa large surface vitrée, ses fesses bombées, sa gueule marrante et son large espace intérieur. Malheureusement, produite à la va-vite, sans souci de qualité, elle décroche une réputation de nanar invendable et inutilisable. Elle tombe souvent en panne et fait rigoler les garagistes qui ont depuis longtemps arrêté de la réparer.

La Pacer

est une cause perdue. C’est pour cela qu’on l’aime.  Certains l’ont même affublé du titre envié de « la pire voiture de l’univers ». Et pourtant, tout le monde se souvient de ce vaisseau spatial sorti de nulle part qui faire rire les enfants à son passage.

Stars des médias

Il n’est pas rare de l’apercevoir encore aujourd’hui dans des spots publicitaires. C’est une apatride. Seuls les amateurs peuvent dire d’où elle vient. Elle se fond dans la circulation et fait extraordinaire, elle n’est pas ridicule en 2007. Plus de trente après son lancement, elle n’est pas datée, ni connotée. Elle connut une belle carrière en Europe, notamment en Suisse et en Belgique. En France, c’est sous l’impulsion du distributeur Jean Charles qu’elle fit quelques éclats. L’astucieux concessionnaire la distribua dans les beaux quartiers. Il n’était pas rare de la croiser entre le Trocadéro et le Bois de Boulogne. Mais le coup de maître fut de faire appel à Brigitte Bardot pour assurer la promotion. Les photos de la campagne furent prises un soir après la fermeture du salon de l’auto. BB se prêta gentiment à cette opération de relations publiques. Allongée sur le capot de

la Pacer

, la sex-symbol française avait fière allure. Les affiches étaient encore plus osées. On y voyait une créature de dos qui portait une longue robe blanche. La comparaison entre le postérieur de la dame et l’arrière de la voiture serait aujourd’hui interdite par les ligues de vertus. C’était sexiste bien sûr, mais l’époque l’était. Alain Delon céda aussi aux sirènes de

la Pacer. Coluche

, le fils Duchemin connut avec elle un joli succès sur les écrans dans « L’aile ou la cuisse ».

La Pacer

est une expérience automobile qui n’avait pas vocation à rouler sur la route. Le charme qui se dégage d’elle est, en partie, du à son échec retentissant.

Elle nous a éblouis cette année-là

Pam Grier, la conscience noire

Que Hale Berry nous paraît bien terne par rapport à Pam Grier ! L’époque est devenue consensuelle, on veut bien donner un oscar à une actrice noire, mais elle doit être lisse, avenante, souriante et surtout se plier aux exigences des studios de Hollywood. Tout le contraire de la panthère noire de Denver. Pam Grier est un animal indomptable, dans ses films, elle ne desserre jamais les dents. Elle joue des rôles de toxicos, de putes, de femmes battues, de prisonnières, parfois les quatre en même temps. On est loin de l’univers glamour de

la James

Bond

Girl. Pam Grier est une tigresse qui vous met KO par sa beauté, son corps est une éternelle provocation, une atteinte à la pudeur et aux bonnes mœurs. A côté, notre turbulente Béatrice Dalle passerait pour un timide chaton. Pam, c’est de l’explosif, une héritière des Black Panthers, l’icône du mouvement Blaxploitation des années 70, la magnifique « Jackie Brown » de Quentin Tarantino. Toute son enfance, elle a suivi son père mécanicien de l’US Air Force sur les bases américaines en Europe. De retour aux

Etats-Unis, sa nature ne pouvait rester très longtemps inaperçue. Repérée par Russ Meyer, elle enchaîne les séries B, puis devient l’égérie de la communauté noire. Elle apparaît dans « Black Mama, White Mama », « Coffy », « Foxy Brown », des films produits par des blancs destinés à la communauté noire. De grands succès auprès d’une population qui en a marre d’être stigmatisée et qui revendique le droit d’exister. Sans Pam Grier, il n’y aurait pas eu Eddy Murphy, Will Smith et Beyoncé. Elle fait souffler un vent de liberté, d’irrespect et d’érotisme sur une Amérique puritaine.   

1976, Lancia Gamma

Inclassable, marginale,

la Lancia Gamma

provoque une rupture stylistique avec le passé de la marque. Dans l’Italie surchauffée du milieu des années 70, elle casse les codes du bon goût.

La contre-culture italienne

Cette année-là, la canicule n’a pas frappé seulement

la France

, mais aussi l’Italie. Le pays béni des artistes, des peintres, des sculpteurs, des écrivains a attrapé un sérieux coup de chaud. Pour remettre les pendules à l’heure, les français ont préféré instaurer l’heure d’été. Elle existait déjà depuis 1966 sur la péninsule. N’empêche l’image des transalpins, ces maîtres du bon goût et du farniente a pris un sérieux coup dans l’aile. La quiétude romaine n’est plus ce qu’elle était. Le pays est secoué par les attentats des Brigades Rouges. Mais surtout, le 10 juillet, se produit la catastrophe de Seveso en Lombardie. La surchauffe d’un réacteur d’une usine chimique laisse échapper un nuage de dioxine qui fait des ravages sur la flore et la faune de la région. Cet « Hiroshima environnemental » laisse des traces dans les esprits et impose une réglementation stricte des implantations de sites industriels. L’Italie, qui jusqu’alors s’était faite remarquer par sa douceur de vivre, se réveille avec une sacrée gueule de bois. Le cinéma italien, celui de

la Dolce

Vita

, du Guépard, de ces grandes fresques romanesques prend un tournant scatologique avec « Affreux, sales et méchants », le film d’Ettore Scola. On repousse les limites de la décence. Après s’être intéressés à la noblesse, les cinéastes italiens trouvent l’inspiration dans le prolétariat, la misère et l’injustice. L’Italie se veut pionnière dans l’éveil des consciences.

Un nouveau monde est possible

Le Parti Communiste Italien prend peu à peu ses distances avec le modèle soviétique. L’atmosphère est au fantastique, à l’onirique. De notre côté des Alpes, le dessinateur Tardi sort le premier volume des aventures d’Adèle Blanc-Sec, une héroïne hors du temps qui évolue dans un univers déjanté et laid. Jean-Michel Jarre invente la musique électronique grâce à son album « Oxygène ». Désormais, un type derrière un synthétiseur ou des écrans d’ordinateurs peut être considérée comme un musicien. C’est ce que l’on appelle le progrès. Mozart et Beethoven doivent se retourner dans leurs tombes. Drôle d’époque où l’actuel  ministre des affaires étrangères Bernard Kouchner signait l’appel du 18 joint pour la dépénalisation du cannabis, c'est-à-dire son usage, sa possession et sa culture. Dans tout ce maelstrom, l’automobile italienne vit des heures difficiles. Lancia a été absorbé par Fiat depuis 1969. Le luxe des productions d’antan a laissé la place à des séries nettement moins prestigieuses. L’exclusivité des Lancia Aurelia et Flaminia est un vieux souvenir. Quelques collectionneurs nostalgiques se rappellent avec émotion du bonheur immense de posséder une Lancia. C’était un signe distinctif, une façon d’appartenir à un club très fermé dans les années 50 et 60. Vous étiez immédiatement catalogués comme un esthète, un homme mesuré dont les jugements seraient écoutés.

La perte d’identité

En 1976, l’heure est à la rationalisation de l’outil de production et puis le haut de gamme est désormais le terrain de chasse des allemands. L’élégance, c’est du passé. Les italiens sont les premiers à abdiquer, les anglais suivront une décennie plus tard, quant aux français, ils n’y croient plus depuis belle lurette. Alors Lancia réfléchit plutôt à sa future Delta, la marque sait par instinct et études de marché que le segment des compactes sera son avenir, sa seule porte de sortie. Tout n’est pourtant pas noir, les résultats sur le plan sportif sont même exceptionnels grâce à une Stratos qui s’illustre en championnat du monde des rallyes. Comme dans les familles désargentés, chez les aristocrates fauchés, il faut faire du vieux avec du neuf. On rafistole ces vieux vêtements pour n’avoir pas l’air trop bête le jour de la rentrée. Lancia sort donc une Gamma avec un coffre à hayon tout à fait étonnante. Ni belle, ni laide, c’est une voiture hors du commun qui finalement correspond bien au milieu des années 70, une époque qui a perdu tout sens critique. Qui serait assez avisé pour dire ce qui est beau ou laid ? Les arbitres du bon goût ont été cloués au pilori. Tout est donc possible. Dans ses premières versions,

la Gamma

n’abuse pas encore de plastiques trop disgracieux, avec le recul, elle a même un certain charme kitsch. Ce n’est pas une voiture facilement classable. Qui d’autre que Alain Delon en personne pouvait s’en servir dans ses films ? Il fallait un type assez dingue et décalé pour utiliser une Gamma dans d’interminables courses-poursuites. Juste pour se remémorer Delon au volant d’une Gamma dans « Trois hommes à abattre », ce modèle mérite le respect et la reconnaissance.

Il nous a quittés cette année-là

Jean Gabin, le gentleman fermier

Gabin, c’est un peu comme

la Tour Eiffel

, le Louvre, les plages de Normandie, le Tourmalet, un morceau de France brut, incassable…Il est le grand-père que nous aurions tous aimé avoir. Avec le temps, les nouvelles générations ont oublié qu’il fut un jeune premier du cinéma français. Un bel Apollon qui faisait des ravages dans les music-halls. Une gueule d’ange à la gouaille parisienne qui tombait toutes les femmes. Mais tout ça, se passait avant guerre dans un monde qui n’avait pas connu l’horreur nazie. Celui qui revint en haut de l’affiche dans les années 60 après une longue traversée du désert n’était plus tout à fait le même. Vieilli, il avait la tête des types qui sortent d’un long cauchemar. Mais cet homme là, avait des principes, rien ne l’obligeait à s’engager dans les Forces Françaises Libres. Il était fier de son drapeau, il était courageux et inspirait le respect. Quand il rentrait sur un plateau, les gens se taisaient, il inquiétait. Il devait s’amuser de cette autorité de façade. Il avait décidé de travailler uniquement avec les gens qu’il aimait bien. L’amitié était une chose sacrée pour lui. Il adoubait les nouveaux, sermonnait les dialoguistes, rabrouait les producteurs. C’était le patron, le taulier comme dirait Alain Delon. A l’écran, il excellait dans les rôles de truands au grand cœur et de commissaire fleur bleue. Dans la vraie vie, il se comportait comme un grand bourgeois terrien. Il protégeait ses enfants, se méfiait des médias et se passionnait pour sa ferme ultramoderne. Gabin n’était pas un passionné d’automobiles, Il fut pourtant le meilleur représentant des marques françaises notamment de Citroën pendant une vingtaine d’années. On ne compte plus le nombre de films où il apparaît en DS. Le modèle lui correspond assez bien. La voiture est très proche de son jeu d’acteur. Avec son pardessus en poil de chameau, Gabin ressemble à un mastodonte, à un roc inébranlable comme la ligne de

la DS

longue, fuselée, qui en impose surtout dans sa livrée noire. Et puis dès qu’on met le contact, on est emporté par cette sensation aérienne, de facilité, de voler au-dessus de la route comme les répliques balancées par Gabin qu’il crache avec une incroyable dextérité, toujours avec le ton juste.

1977, Matra Rancho

Les bureaux d’études de Matra ont inventé une nouvelle catégorie de véhicules de loisirs.

La Rancho

a défriché un segment aujourd’hui fortement encombré.

L’audace tricolore

Il y a des années où l’on se sent pousser des ailes. Des millésimes où emporté par l’audace, tout paraît possible. Plus aucune frontière, ni barrière ne vient obstruer votre chemin. La création est libre. 1977 a le parfum de la démesure, des challenges impossibles. Jean-Bedel Bokassa se proclame empereur de Centrafrique dans le stade omnisports de Bangui devant plusieurs milliers d’invités. Il y a des jours où le ridicule ne tue pas non plus. C’est dommage ! L’ex-capitaine de l’armée française avec son manteau d’hermine sur les épaules et un aigle d’or derrière lui qui scrute ce spectacle accablant. Ce n’est pourtant pas un vieux sketch comique de l’ORTF, ni une caméra cachée de la doublette Rouland/Legras, mais bien la triste réalité d’une Afrique qui souffre de la mégalomanie de ses dictateurs et de la complaisance des anciennes puissances coloniales. L’année 1977 réserve bien des surprises, des bizarreries plutôt. Albert Spaggiari célèbre pour ses exploits dans les égouts s’évade du palais de justice de Nice. Il saute tout simplement par la fenêtre du bureau de son « petit juge » qu’il aimait bien. Une moto l’attend en bas et

la Police

ne le retrouvera jamais. Lui aussi était un amateur de facéties, un spécialiste du postiche et des coups de main armés en Amérique du Sud. Tout semble irréel dans le calendrier de 1977. Même le cinéma devient gaga de « La guerre des étoiles » de George Lucas où il est question d’une princesse Leia, d’un chevalier Jedi et d’un drôle de type appelé Chewbacca recouvert de poils qui viendrait d’une planète mystérieuse : Kashyyyk. A la télévision, ce n’est guère mieux, la série « Hulk » apparait pour la première fois. Encore plus étrange, un gars tout à fait normal se transforme en grosse brute verte sous le coup de la colère. La couleur a son importance. Les trucages sont involontairement comiques.

Le futur est en marche

L’époque est folle. Il faut dire qu’Elvis, le King, vient de s’éteindre à Memphis, Tennessee. Il pesait 140 kilos. La scène musicale se partage entre Disco et naissance du mouvement punk avec les Sex Pistols et les Clash aux manettes. Le futur est très présent. C’est sûr, l’an 2000 va changer notre façon de vivre. La console de jeux vidéos Atari débarque en France avec des fonctionnalités qui feraient pleurer un enfant de maternelle en 2007. L’architecture s’expose. On inaugure les tours du World Trade Center à New York et les parisiens découvrent dubitatifs le Centre George Pompidou. L’automobile suit le mouvement. Renault met pour la première fois un turbo dans sa formule 1 au Grand Prix d’Angleterre sur le circuit de Silverstone. Les français sont pressés. Parmi eux, il y en a un de particulièrement motivé. Un fils de paysan, devenu ingénieur, puis capitaine d’industrie, un fonceur, un éclaireur. Jean-Luc Lagardère ressemble aux années 70. Il n’aurait pas imaginé qu’un chef d’entreprise soit un petit boursicoteur, un financier qui gère son affaire en regardant des courbes de profits derrière un écran d’ordinateur. Non, en 1977, un chef d’entreprise a de grands projets, voire trop grands. Il investit tous les domaines de l’industrie aéronautique en passant par les médias et l’automobile par l’intermédiaire de Matra. C’est en pleine Sologne, sur le site de Romorantin entre fougères et marcassins que va sortir un véhicule qui a vingt-cinq ans d’avance sur son époque :

la Rancho.

Le SUV à la française

Un modèle révolutionnaire. Un véhicule de loisirs à une époque où la semaine de travail n’est pas de 35 mais de 40 heures. Pour les trentenaires,

la Rancho

restera à jamais la voiture du père de Vic (Sophie Marceau) dans

la Boum.

Ce

sympathique dentiste, un peu coureur, un poil bougon, marié à Brigitte Fossey, une adorable dessinatrice de presse. Evidemment la voiture a été conçue sur les bases de

la Simca

1100 et emprunte le moteur de

la Ti.

Ce

n’est pas très glamour comme pedigree. Tant pis, c’est surtout très visionnaire. Une vista incroyable qui démontre la créativité des ingénieurs et techniciens français. Un vrai cocorico. Sans

la Rancho

, les tout-terrains n’existeraient pas sur nos routes. Bien sûr, il y avait déjà le Range Rover ou le Jeep Cherokee Grand Wagoneer, des objets de luxe inabordables pour le commun des mortels. Matra mettra

la Rancho

au prix d’une berline. C’était tout simplement trop tôt !   

Il nous a éblouis cette année-là

Charles Denner, le malade imaginaire

Il traverse les films comme un funambule. Obsessionnel et frénétique. Il semble toujours malade, encombré par ses propres gestes, gêné d’être lui-même. Il joue souvent les

faire-valoir alors que sa seule présence irradie l’écran. S’il fallait définir à quoi ressemblait un homme des années 70, Charles Denner en serait le parfait exemple. Visage asséché et voix enchanteresse. Il suffit qu’il ouvre la bouche pour que sa diction nous emporte dans le passé, dans la douleur enfouie, dans la beauté. Il porte tellement bien les sous-pulls en acrylique, les blousons en cuir et ces affreuses cravates à carreaux. On dirait une publicité ambulante pour les Galeries Lafayette de 1977. Philippe Labro en a fait le magnifique sherpa de Jean-Paul Belmondo dans « L’héritier ». On rêverait tous d’avoir un homme de confiance comme lui, sachant à la seconde près évaluer notre fortune avec une grosse calculette. Denner n’était pas beau et pourtant son allure, son charisme, ses faiblesses sont pour beaucoup d’entre nous un modèle si difficile à imiter. Parfois, on croise sur un podium un mannequin qui tente de lui ressembler. Trente ans après, il continue à inspirer. Aujourd’hui, les critiques diraient de lui qu’il était un acteur psychologique dans la même veine qu’un Jean-Pierre Léaud ou un Sami Frey. Un type un peu menaçant avec une folie contenue qui donne toute la puissance à ses interprétations. Il restera pour toujours Bertrand, l’ingénieur apprenti écrivain de « L’homme qui aimait les femmes ».  Sa maladresse, son courage, son obstination auront guidé toute une génération. Ce n’est pas un hasard s’il roule en Alfa Romeo Giulia. Elle lui correspond, à première vue, pas très belle, une berline classique aux lignes droites, froides mais quand on l’observe de plus près, on découvre une automobile raffinée, aux proportions subtiles, au charme divin.       

1978, BMW 528i (E12)

Voiture familiale préférée des mauvais garçons, la série 5 a été « victime » de ses excellentes qualités routières. Elle séduit aussi bien les bandits qu’une clientèle rangée.

Détournement d’image

Les années 70 sentent la poudre. Les braqueurs font

la Une

des journaux. L’époque se cherche de nouveaux héros. Le grand banditisme fait rêver la ménagère, inquiète le bourgeois et rend dingue les services de police. Au 36 quai des Orfèvres, les flics se tirent la bourre. Les commissaires de l’antigang et de l’OCRB sont aussi célèbres que les animateurs de télévision. Les hors-la-loi ont changé de nature. Les délinquants de l’après-guerre quittent peu à peu la scène du crime organisé. Résistants ou collaborateurs, parfois les deux en même temps, ces vieux tontons flingueurs, amateurs de rutilantes Cadillac et Buick, laissent la place à de jeunes hommes aux méthodes nettement plus expéditives. Les Mesrine et autres Spaggiari ont démarré leurs vies sous des climats plus ensoleillés. Ils se sont forgé une carapace de dure à cuire dans le Haut Tonkin ou dans le Constantinois. Les guerres coloniales ont laissé des traces dans leurs esprits et dans leurs façons d’agir. La fin des années 70 aura été une grande pagaille où il est difficile de faire le tri entre anciens gauchistes et ex de l’OAS. Une seule certitude, l’appât du gain pour les truands n’a jamais été aussi fort. Ils n’ont plus de limites. Leur audace fait sourire les français. La guerre des casinos réveille la paisible promenade des anglais. Dévaliser les coffres de

la Société

Générale

de Nice, ce n’est pas si grave après tout. Les médias sont plutôt indulgents avec ces mauvais garçons qui brisent en mille morceaux les valeurs morales de la société. Pourtant, le sang coule parfois et souvent on piétine le code de l’honneur. Mieux vaut avoir le sommeil lourd quand on choisit ce genre d’activité. Et surtout, mieux vaut utiliser des voitures très rapides pour se sortir d’une mauvaise passe.

« Braquage à l’allemande »

Quand BMW dévoile sa 528i (E12) en 1978, une puissante berline développant 184 chevaux, capable de dépasser allègrement les 200 km/h, le constructeur imagine la vendre à de respectables chirurgiens, d’actifs chefs d’entreprises ou à des commerçants aisés. Une clientèle sûre qui paye rubis sur l’ongle. Des acheteurs plus jeunes et plus dynamiques que le concurrent Mercedes ne réussira à capter que vingt-cinq ans plus tard. Une manière de marquer sa différence et d’inventer le « sport-chic », un habile mélange entre confort, plaisir et reconnaissance sociale. La marque réussit son pari et effectivement elle vend ses modèles à des pères de famille qui n’ont pas peur de faire une pointe sur l’autoroute. Seulement, BMW n’avait pas prévu que cet engin qui accélère et freine aussi fort, va intéresser une autre clientèle : les bandits ! La série 5 devient alors l’emblème national d’une génération de marlous. En Italie à la même époque, les truands préfèrent l’Alfetta pour commettre leurs délits. En France, le mythe atteint son apogée en 1979 lorsque Mesrine est abattu en pleine journée au volant de sa 528i à

la Porte

de Clignancourt.

« Dans la peau de l’ennemi public numéro 1 »

La « légende » commence alors son long travail de sape. Les « série 5 » s’imposent comme des voitures à double facette. Elles pratiquent un jeu très trouble. Elles ne se cantonneront plus uniquement dans le registre propret et sportif. Elles auront aussi ce parfum de souffre, de décadence et de risque qui excitera des acquéreurs aux mœurs plus sages. Si aujourd’hui, les collectionneurs s’arrachent les premières versions, c’est en partie, à cause de son comportement routier exemplaire, mais aussi pour se mettre dans la peau d’un bandit. Une petite dose d’adrénaline avant de déposer ses enfants à l’école. S’imaginer l’ennemi public numéro 1, porter une fausse barbe, un 45 Special dans son holster et un blouson en cuir craquelé. En 2007, une série 5 de 1978 permet de jouer au gendarme et au voleur, une mi-temps dans chaque camp pour un prix très abordable. Le mythe du « bad boy » n’est donc pas prêt de s’éteindre.

Il nous a éblouis cette année-là

Pierre Richard, l’acrobate de l’extrême

Déroutant et épuisant sont les deux qualificatifs qui collent le mieux à la peau de Pierre Richard. Son jeu de Pierrot Lunaire, de mime Marceau comique, de Buster Keaton franchouillard est en effet très déroutant. C’est un acteur populaire, le succès de son duo avec Gérard Depardieu, l’a propulsé au rang de star « mondiale ». L’un des rares comédiens français à être connu en dehors de l’hexagone. Ses acrobaties pathétiques ont amusé et agacé jusqu’aux contreforts de l’Oural. Il faut pourtant une santé de fer pour le suivre dans ses débordements. Il pratique l’humour de l’acharnement. Il caricature à l’extrême les situations, n’hésitant jamais à grossir le trait jusqu’à ce que le spectateur craque, lâche prise complètement. Pierre Richard fait de l’excès sa matière première, il espère provoquer le rire mais aussi la gêne de l’absurde, de la méchanceté et de la bêtise. C’est là que Pierre Richard prend sa véritable ampleur d’artiste interprète. Il flirte toujours à la frontière de l’humour. Es-ce un acteur comique ? Pas si sûr, si l’on regarde de près sa filmographie. Que ce soit dans « Le jouet », « Le distrait », « Les malheurs d’Alfred », il dénonce les errements de la société moderne. Il faut se souvenir des sketches du début de sa carrière lorsqu’il partageait l’affiche avec Victor Lanoux. Ces deux-là se détestaient, ne se parlaient pas durant des semaines, puis se rabibochaient. Le ressort comique de leur association reposait sur leurs différences comiques mais aussi sur le malaise qu’ils inspiraient. Tout ça fait de Pierre Richard un acteur unique, inclassable, aussi iconoclaste que le coupé 403 qu’il utilise dans « La carapate » en 1978.

1979, Peugeot 604

Peugeot revient sur le marché du haut de gamme en pleine crise du pétrole avec une élégante 604. Son nouveau modèle est censé incarner le renouveau du luxe à la française.

Dernier baroud d’honneur

Décidément, l’année 1979 commence bien mal avec un deuxième choc pétrolier dès le mois de janvier. La crise s’installe. La sidérurgie est en pleine restructuration. Les ouvriers manifestent à Longwy. La société change et l’économie se libéralise. Les modèles de l’après-guerre sont devenus obsolètes. Margaret Tatcher, 1er ministre britannique, serre les boulons et ne cède rien. Sa réputation de Dame de fer fait rêver la « Nouvelle Droite » française. Dans l’hexagone, la fin du mandat de Valery Giscard d’Estaing est entachée par une série de scandales. Robert Boulin, ministre du travail du gouvernement Barre est retrouvé mort dans un étang de la forêt de Rambouillet. L’ennemi public numéro 1, Jacques Mesrine est abattu Porte de Clignancourt. Plus fort encore, le Canard Enchaîné révèle l’affaire dite des diamants de Bokassa. Ce Jean-Bedel commence à agacer. Il sera remplacé en fin d’année  par David Dacko avec l’aide des troupes françaises à la suite de la fameuse opération Barracuda orchestrée par le service de documentation extérieure et de contre-espionnage (l’ancêtre de

la DGSE

). En cette fin 1979, ça patauge drôlement dans les hautes sphères. Pour couronner le tout, le paquebot France est vendu à un armateur norvégien. L’impression que l’on brade une partie du patrimoine de notre pays inquiète les français. C’est la fin des symboles. Le dernier cheval des abattoirs de Vaugirard vient d’être tué.

Envies d’Amérique

Et si

la France

n’était plus une grande puissance ? L’américanisation de notre société n’a jamais été aussi forte. Le 1er McDonald’s a ouvert ses portes à Strasbourg, révolution au pays des gourmets. Les jeunes ne rêvent plus que d’Amérique. Au cinéma, ils se sont rués sur Mad Max, Superman et le dernier James Bond, Moonraker. Ils raffolent de ces films d’action, de ces superhéros positifs qui sauvent le monde avec des superpouvoirs. L’infantilisation est en marche. Gotlib, Alexis et Lob préparent pour l’année suivante une réplique franchouillarde de ces têtes-à-claques avec un Superdupont pittoresque et décalé. Même notre gendarme de

St Tropez, symbole de l’unité nationale, se discrédite dans une sombre aventure d’extraterrestres. Pathétique ! Les intellos en costumes de velours se pâment devant « Manhattan » de Woody Allen, cette ode à New-York en noir et blanc. La musique est depuis longtemps le territoire des anglo-saxons. On danse sur le tube disco « le Freak, c’est chic » au Studio 54. Le morceau « Rapper’s Delight » de Sugarhill gang a encore des accents funky. Il se fera plus brutal et violent dans quelques mois.

Le chant du coq gaulois

Vieux serpent de mer de l’industrie automobile nationale, le haut de gamme a été remis au goût du jour en 1975 avec la présentation au salon de Genève de

la Peugeot

604. C’est le retour du six cylindres, le célèbre V6 PRV (Peugeot Renault Volvo), dans une grosse berline. Quatre ans plus tard, en 1979, les ambitions de relancer ce segment ont été atténuées par la modestie des chiffres de vente. Cette 604 est arrivée au mauvais moment. C’est le coup à pas de chance. Vignette, pétrole, dimensions : elle était trop chère, trop gourmande, trop grande pour séduire une large clientèle. La réalité est plus simple.

Les constructeurs tricolores ont depuis trop longtemps abandonné cette partie du marché. A

la Libération

, ils ont choisi une autre voie stratégique. Ils se sont spécialisés dans la fabrication de petites voitures avec un immense succès. De la 4CV à

la Renault

5, ce sont les leaders européens des citadines. Le luxe a été laissé à quelques constructeurs spécialisés, notamment les allemands qui sont devenus les rois de la catégorie. En 1979, on essaye tant bien que mal de rafistoler cette 604, de lui redonner des arguments commerciaux. Les responsables de Peugeot décident de l’équiper d’un moteur turbo diesel de 80 chevaux qui fait plafonner cette limousine à 157 km/h. C’est une première mondiale ! Malheureusement, Mercedes répliquera dans la foulée avec une 300 TD nettement plus puissante. Le slogan de l’époque est «  L’avance technologique, c’est d’associer le turbo hautes performances à un moteur diesel ». La clientèle huppée ne cèdera pas à cette accroche publicitaire. Le retour du luxe à la française est loupé, raté, mais il y a tout de même du panache dans cette défaite. Car cette 604 est irrémédiablement associée à la fin des années 70. Que ce soit à la sortie d’un conseil des ministres ou d’administration de grandes entreprises, la 604 a presque fait oublier les vénérables cortèges de DS noires. Et puis certaines personnalités ont fait beaucoup pour sa renommée posthume. Philippe Bouvard exhibait sa 604 comme un second bureau, fière d’incarner sa réussite. La 604, c’est un peu l’histoire du petit Philippe, celle d’un coursier du service photo du Figaro devenu le pape des médias français. Une ambition démesurée qui ne produit toujours pas les effets voulus.   

Elle nous a éblouis cette année-là

Carole Bouquet, la belle silencieuse

Les silences de Carole Bouquet sont des moments de forte intensité. « Etre belle » ne suffit pas, il faut savoir aussi se taire. C’est un art délicat de ne pas parler. Les jeunes actrices veulent  absolument briller par leur esprit et leur intelligence. Elles ont peur de passer pour des potiches alors elles se font remarquer, elles gigotent dans tous les sens, elles bavardent, elles sont remplies d’orgueil et de coquetterie. Carole Bouquet n’a jamais eu cette prétention. Finalement, débuter sa carrière comme James Bond Girl puis devenir l’égérie d’une marque de parfum aura été une formidable école de l’humilité et de la transparence. Longtemps, Carole Bouquet n’a existé que sur papier glacé. Une image divine qui vous saute à la figure. Un visage parfait, des yeux vert émeraude et de longs cheveux noirs. Un air de défi et de mépris qui vous glace et vous enchante. Nous comprenons mieux aujourd’hui pourquoi l’Elysée l’a mis sur écoutes. La curiosité folle d’entendre sa voix si rare et précieuse. Alors que l’on préférait que tant d’actrices se taisent à jamais, on attend comme des petites pépites, quelques mots lâchés par elle dans le combiné. Toute sa carrière au cinéma repose sur le mystère. A 50 ans, elle se lâche, sa nature rieuse et bouffonne ressort à la surface. D’ici quelques années, elle jouera très bien les vieilles femmes indignes. Souvenez-vous pourtant de son étonnante apparition dans « Buffet froid » de Bertrand Blier en 1979 au volant d’une anachronique Traction. Elle ne dit presque rien, elle tombe en panne sèche sur un pont et le trouble s’installe…

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01 septembre 2007

30 ans d'automobiles

1960-1990

30 ans d’histoires et d’automobiles

Joss Beaumont

Préface

L’automobile est une maladie qui n’a pas encore trouvé d’antidote efficace. Elle vous suit toute votre vie. Vous l’attrapez jeune et elle ne vous quitte plus. Elle vous obsède à chaque instant. Elle est votre Madeleine de Proust, votre tuteur et votre espoir. Les voitures ne sont pas des produits industriels comme les autres. Des choses jetables qui, après usage, retourneraient à l’état de poussières. Elles portent en elles le sceau d’une époque, d’une atmosphère. Elles révèlent les hommes que nous fument. Elles sont le meilleur témoignage de notre passé et un indice précieux de notre avenir. L’époque est à la démolition des mythes. Selon nos experts, l’automobile a trop vécu. La sauvegarde de notre planète nous impose de l’éradiquer de la surface du globe. Trop polluante, trop gourmande, trop encombrante, elle serait la cause principale de tous nos maux. Pourquoi pas ? Nos enfants ne méritent pas de vivre dans un environnement saturé. Mais n’oublions jamais qu’elle restera la plus extraordinaire invention de l’homme. Elle a accompagné le progrès social, émancipé des populations et contribué à ce que les frontières disparaissent. Son œuvre civilisatrice est immense. Elle n’est pas seulement un amas d’acier. Elle est une ouverture sur le monde. Elle a redonné aux hommes ce sentiment inestimable qu’est la liberté de se mouvoir, de se déplacer. Elle n’est pas froide et sans saveur comme un aspirateur ou une machine à laver, elle est le plus fidèle compagnon de l’homme depuis un siècle. L’automobile est entée dans nos vies pour le pire et pour le meilleur. Pour beaucoup, elle n’est qu’un outil qui facilite ou complique les déplacements. Un vulgaire moyen de transport. Mais pour quelques-uns dont je fais partie, elle est une source inépuisable d’émerveillement, de plaisir et d’agacement. Regarder la circulation, c’est scruter la société, déceler les différentes classes sociales qui la composent, les modes passées et les tendances de demain. L’automobile est un formidable indicateur, un thermomètre qui prend la température du monde, d’une époque. Le meilleur des manuels d’histoire. Dans notre pays, le patrimoine automobile est caché, volontairement sous-estimé par les pouvoirs publics et souvent occulté par les constructeurs eux-mêmes. La passion des voitures anciennes est tout juste tolérée en France. Si elle réussit à vivre, c’est grâce à l’énergie des collectionneurs, des clubs et de certains professionnels qui entretiennent la flamme. En Angleterre, c’est l’inverse. Nos amis britanniques la vénèrent, la chouchoutent, l’idolâtrent. Ils ont la culture de la conservation chevillée au corps et au cœur. A travers ce livre, je souhaite redonner vie et forme à des modèles disparus. Il ne s’agit pas d’un ouvrage didactique, d’une chronologie minutieuse, mais simplement d’une balade personnelle à travers le temps. Le choix des véhicules est purement subjectif, il répond à mes goûts et à mes aspirations. Chacun se construit sa propre passion. L’automobile est une histoire d’amour qui ne suit aucune logique. Pourquoi suis-je tombé en pamoison devant l’AMC Pacer ou l’Excalibur ? Pour moi, l’automobile est liée à l’actualité politique, littéraire, musicale et cinématographique. C’est pourquoi, un modèle me rappellera avant tout la scène d’un film ou le comportement d’un acteur qui m’a aidé à mieux grandir et tout simplement à mieux me sentir dans ma peau. Ce livre n’est que le reflet d’une passion complexe. J’espère que vous prendrez plaisir à m’accompagner dans ce voyage qui commence en 1960 et qui se termine en 1990.

Joss BEAUMONT

« Les hommes mettent dans leur voiture autant d’amour propre que d’essence ». Pierre Daninos

Les Années 60, l’insouciance

« All you need is love », « Belles ! Belles ! Belles ! », « Allo, maillot 38/37 », « Le pénitencier », « Itsi bitsi petit bikini », «Daniela », « Aline », « Mirza », « Le métèque », «La javanaise ».

1960, Peugeot 404

En 1960, le constructeur français fait appel à un carrossier italien pour créer une berline élégante et racée. La 404 débute alors une longue carrière.

Le style « français »

Contrairement à ce qu’affirme le succès littéraire d’Alberto Moravia, on ne « s’ennuie » pas en 1960. C’est même une période drôlement pétillante. Le nouveau franc fait son entrée dans le porte-monnaie des ménagères. Ca boume tellement que des essais atomiques sont réalisés dans le Sahara marocain. Un vent d’indépendance souffle sur l’Afrique. Une ère nouvelle s’ouvre pour de nombreux pays. Cameroun, Sénégal, Togo, Bénin, Niger, Burkina Fasso, Côte d’Ivoire, Tchad, Congo, République Centrafricaine, Mali et Mauritanie exercent le droit fondamental des peuples à disposer d’eux-mêmes. Cette révolution des mentalités n’est pas encore effective en Algérie minée par une guerre qui n’ose pas dire son nom. C’est la peur au ventre que les jeunes appelés français partent pour les 15 départements d’Afrique du Nord. L’Armée perd son sang froid, à Paris, les hommes politiques se discréditent, les pieds noirs ne savent pas encore que la baie d’Alger hantera longtemps leurs nuits et le FLN se bat pour récupérer le pouvoir. Les guerres coloniales sont sales, elles finissent aussi salement qu’elles ont commencé. Tous les français ont l’impression d’un immense gâchis. Ils se réjouissent pourtant de la mise à flot du Paquebot « France » qui sort des arsenaux de Saint-Nazaire. Tante Yvonne inaugure elle-même ce navire devant un million et demi de spectateurs.

La France

a du panache quand elle construit et innove. Elle a pourtant tremblé en apprenant le rapt du petit Eric Peugeot. Elle respire à nouveau normalement lorsque son père le ramène au domicile familial, 170 avenue Victor Hugo sous les applaudissements et soulagements de la foule. L’Algérie est tellement présente dans le cœur des français, que l’accident de la route qui coûte la vie à Albert Camus, prend une signification tout particulière. 1960 oscille entre tristesse et espoir. Les Etats-Unis viennent de choisir un nouveau président John Fitzgerald Kennedy. Il est beau, il est jeune, il est riche. Le gendre parfait d’une Amérique dont la jeunesse se déhanche sur les rythmes endiablés du rock’n roll.

Le charme latin

Le cinéma prend lui aussi un sérieux coup de jeune. Bien sûr, Lino Ventura tient la vedette dans « Un taxi pour Tobrouk » aux côtés d’un Charles Aznavour piquant et d’un Maurice Biraud nonchalant. Mais la révélation s’appelle Jean-Paul Belmondo dans « A bout de souffle » de Jean-Luc Godard. Ce fils d’un sculpteur célèbre, adepte des salles de boxe et turbulent élève du Conservatoire est en passe de devenir le sex-symbol de toute une génération. Il n’a pas le physique académique des jeunes premiers, à la manière d’un Gérard Philippe, mais son nez écrasé, son naturel, son détachement, séduisent les cinéphiles. En Italie, Federico Fellini nous propose une « Dolce Vita » envoûtante.

Anita Ekberg explose de sensualité dans la fontaine de Trevi et Marcello Mastroianni gagne ses galons de séducteur mondain. C’est doux, frais, amoral, tout l’esprit de l’année 1960 est conditionné dans ce chef d’œuvre. L’Italie n’inspire pas seulement les metteurs en scène. Les constructeurs automobiles puisent aussi dans ce climat propice à la création de nouvelles idées. Peugeot fait appel au carrossier Pininfarina pour dessiner la 404.

La rupture tranquille

Cette berline aux ailes pointues tranche avec les rondeurs de la 403. Son style racé, élégant contredit l’option avant-gardiste prise par Citroën en 1955 avec

la DS.

La

404 doit susciter l’envie, le plaisir de conduire, elle n’a pas vocation à choquer. Sa clientèle bourgeoise ne le supporterait pas. Présentée d’abord à la presse en mai 1960 au Palais des Sports de

la Porte

de Versailles, la 404 fera son grand bain public sous les verrières du Grand Palais pour l’habituel salon de l’automobile. Cette berline a de la classe, de l’allure, elle ressemble à certaines Ferrari. Elle flatte l’égo de ses propriétaires. Le monde automobile se divise en deux clans, les possesseurs de DS et de 404, chacun vantant les mérites de sa protégée. La 404 a été d’une longévité extraordinaire car les dernières berlines furent produites en 1975 et les versions plateau-cabine et camionnette bâchée jusqu’en 1978. Durant toutes ces années, déclinée en coupé, cabriolet, break, pick-up, la 404 connut plusieurs vies. Les plus anciens se rappellent du médecin de famille au volant de sa 404, de la caravane publicitaire du Tour de France, les passionnés d’automobiles de ses exploits à l’East African Safari et plus récemment les amoureux du Maghreb de sa résistance sous le soleil des Aurès.

Il nous a éblouis cette année-là

Philippe Noiret, l’élégance discrète

Comme tous les grands acteurs, Philippe Noiret était d’une grande pudeur. A sa mort, c’est le mot « élégance » qui est revenu sans cesse dans les commentaires pleurant sa disparition. A l’écran ou à la ville, Noiret s’est toujours camouflé dans des tenues chicissimes. Chaussures sur mesure, costume en tweed, barbe poivre et sel, cigare vissé aux lèvres, chevaux de course, enfin tout l’attirail du parfait gentleman farmer. Quelle était la véritable nature de cet homme ? Seuls ses proches le savent. Toute sa jeunesse, il a du apprivoiser ce corps trop lourd pour un esprit aussi alerte. Pas facile de mouvoir une carcasse aussi imposante lorsqu’on a un jeu subtil fait de nuances infinies. Jeune sur les planches du TNP, il ressemble à un adolescent joufflu, encombré par ses propres gestes se demandant bien ce qu’il est venu faire dans cette galère. Noiret a construit patiemment son personnage comme l’artisan chausseur travaille au burin ses formes en bois. Au fil des années, il s’est grimé, ajoutant de nouvelles couches à son personnage. Il incarnait une forme de dandysme à la française. Un mélange d’extravagance britannique et de classicisme national. Sa relation avec les voitures est tout aussi ambiguë. Dans ces premiers films, avant qu’il n’interprète des notables de province, les réalisateurs le testent dans un registre de loufoque triste. Il apparaît ainsi au volant d’un improbable tracassin dans « Zazie dans le métro » en 1960. Une vieille guimbarde qui sillonne les rues de Paris aussi peu attrayante que le langage fleuri de la petite Zazie. Les metteurs en scène n’ont pas encore trouvé la meilleure façon de se servir d’un talent aussi grand. Plus tard, dans la « Vieille Fille », il s’improvise en dragueur de l’été face à une Annie Girardot plutôt coincée. La rencontre ne se fait que grâce à l’entremise d’un coupé Cadillac tombé en panne dans une lugubre station balnéaire. L’homme prend alors forme,

la Cadillac

lui donne les attributs de l’exotisme. Il se singularise. Noiret a besoin d’espace pour se consumer.

C’est pourquoi dès qu’il en a eu les moyens, il s’est offert une Rolls Silver Cloud sur les conseils de George Sanders. Une grosse limousine anglaise que l’on remarque mais qui finalement trace sa route indifférente aux jugements des mortels, laissant derrière elle une traînée de majesté.

La Rolls

correspond assez bien au caractère de Noiret. Il crève l’écran l’espace d’un long métrage puis repart se terrer dans l’anonymat. La discrétion des grands de ce monde.

1961, Facel Vega HK 500

Alors que tous les constructeurs français de l’après-guerre se sont spécialisés dans la fabrication de petites voitures, Facel Vega résiste en proposant un coupé de très grand luxe.

Manuel de savoir-vivre

Il y a deux mondes qui s’ignorent en 1961. Chacun dans sa sphère. L’ouvrier se demande comment économiser suffisamment d’argent pour se payer la nouvelle 4 L de Renault qui remplace

la Dauphine. Et

puis la jet-set qui s’en donne à cœur joie, qui court entre St Tropez, Megève, St Moritz et Deauville. Les vedettes de l’époque sont les têtes couronnées, les stars du cinéma, les chanteurs de la nouvelle scène musicale et les sportifs capés. Les journaux ne parlent que d’eux. La frénésie people date de cette époque là. On se demande si la relation qu’entretiennent Roger Vadim et Catherine Deneuve est bien raisonnable. C’est déjà un cinéaste confirmé et elle, une gamine de dix-sept ans et demi. La morale en prend un coup dans le nez. Et que dire de cette nuit du Rock’n Roll qui a réuni les vedettes de la chanson au Palais des Sports, notamment un adolescent de dix-sept ans qui vit encore dans sa chambre de Clichy, mais qui déclenche l’hystérie de la jeunesse française avec son jeu de jambes virevoltant. Il s’appelle Johnny Hallyday, les maisons de disques lui offrent un pont d’or pour signer chez elles un contrat d’exclusivité. Sa popularité est telle qu’il ne faut pas moins de 67 agents en uniforme pour éviter tous débordements. Les enfants des années 60 ont les yeux scotchés sur l’émission « Age tendre et tête d bois » animée par Albert Reisner.

On rêve de paillettes, de gloire et d’argent facile. Les exploits du toréador Manuel Benitez Perez dit El Cordobès galvanise la foule des arènes. C’est un dieu vivant, les femmes s’offrent à lui et les hommes louent son courage. Les espagnols se félicitent des fiançailles de Juan Carlos de Bourbon et de Sophie de Grèce. Tout ce qui brille attire. Les jeunes filles veulent toutes devenir de grandes actrices. Dans le ballet des débutantes, l’une sort particulièrement du lot en 1961. Claudia Cardinale est née à Tunis de parents italiens. Son adorable visage a tapé dans l’œil du réalisateur Henri Verneuil. Elle a la peau joliment bronzée et une voix cassée qui fait dérailler les garçons.

Duel sur le rocher

Le prince Rainier essaye de contenir la soif de conquête d’un Armateur grec au nom mystérieux d’Aristote Onasis. Un type de petite taille, décidé qui veut tenir le monde dans sa main. Maria Callas ne résiste pas à sa volonté de tout posséder. Même les hommes politiques se mettent à jouer les playboys. En visite en France, JFK et son épouse Jackie rajeunissent la fonction présidentielle. Les gens veulent du spectacle, de l’esbroufe, des exploits. Les frères Rodriguez, Ricardo et Pedro âgés de 18 et 20 ans, vont leur donner cette dose d’adrénaline. Tout chez eux prend des accents d’exotisme, ils viennent du Mexique, ils sont riches, jeunes et imprudents.

Les spectateurs des 24 Heures du Mans leur réservent une ovation pour leur combativité. Toute cette frénésie ne doit pas faire oublier le malheureux « incident » de

la Baie

des Cochons à Cuba ou le mur de la honte érigé à Berlin. Les événements dramatiques n’y font rien. Le désir de croquer la vie à pleine dent est plus fort. Devant son poste de télévision, l’homme moderne se verrait bien dans la peau de Porfirio Rubirosa, ce diplomate dominicain dont la liste de ses conquêtes a un parfum de scandale : Danielle Darrieux, Kim Novak, Ava Gardner ou encore la sulfureuse Zsa Zsa Gabor.

Le panache à la française

Pour transporter une clientèle aussi dorée, Facel Vega a présenté en 1958 un splendide coupé de prestige.

La HK

500 est un monstre de puissance et d’acier. Equipée d’un V8 d’origine Chrysler de 5 907 cm3 développant 360 chevaux, la voiture dépasse les 230 km/h. Le pilote belge Paul Frère l’a même chronométré sur l’autoroute à 237,154 km/h. Qui dit mieux ! Au départ, son concepteur Jean Daninos a créé une société spécialisée dans la  métallurgie, les « Forges et Ateliers de Construction d’Eure et Loir ». Rien de très glamour, un prestataire pour l’aviation, mais Jean Daninos a un frère écrivain, célèbre pour le best-seller mondial « Les carnets du Major Thompson ». Cet auteur a des idées et de l’esprit. Au mot Facel, il va accoler Vega, le nom d’une étoile très brillante de la constellation de

la Lyre. Durant

une dizaine d’années, les Facel Vega seront le dernier sursaut d’orgueil de l’industrie automobile française. Une lueur éphémère qui a fait croire un temps à la renaissance d’une marque de très grand luxe.   

1962, Mini Countryman

Petits et grands sont en extase devant la plus minuscule représentante de la production automobile britannique. Pour les week-ends à la campagne, une version break de

la Mini

vient étoffer la gamme.

Le jouet d’adultes

En 1962, ce sont les enfants qui dictent la marche du monde. Sur les écrans de cinéma, Yves Robert fait rire

la France

entière avec son petit Gibus dans « La guerre des boutons ». Evidemment, s’il avait su, il ne serait pas venu. Dans un registre plus scandaleux, Stanley Kubrick adapte « Lolita », le roman sulfureux de Nabokov. La société ne considère plus les enfants comme des êtres dénués d’intelligence et d’émotion. Ils ont été les grands oubliés de l’après-guerre. Pourtant les industriels de l’agroalimentaire et du divertissement ne pensent plus qu’à eux. Ils deviennent des acteurs économiques au sein de leurs familles. Même si on les écoute encore d’une oreille distraite, ils influencent le panier de la ménagère. Cette génération va être choyée. Les parents se sentent responsables de leur bien être. De retour d’Algérie, leurs grands frères ont le regard vide et la tête remplie d’horreurs. Dans les familles françaises, on veut oublier à tous prix de sacrifier une autre génération. Alors, on lâche un peu la bride. Avec leur argent de poche, ils se ruent chaque semaine sur le magazine « Salut les copains ». Frank Ténot et Daniel Fillipachi ont eu l’idée géniale de leur consacrer un journal, rien que pour eux. Les adultes regardent un peu circonspects cet intérêt soudain pour des sujets aussi légers, mais ils laissent faire.

Comme le dit l’adage populaire, il faut bien que jeunesse se passe. En couverture du premier numéro, un sujet de fond « Pour ou contre Vince Taylor », un reportage sur Johnny Hallyday et une mystérieuse enquête « Sylvie en couleurs ». Le rock et le twist réchaufferont les corps et les cœurs durant l’hiver rude de l’année 1962.

Tarte à gueule à la récré

La jeunesse se passionne pour de nouvelles idoles. Coup dur pour les anciennes gloires du music-hall. Luis Mariano, Maurice Chevalier, Tino Rossi vont bientôt être balayés par cette vague yéyé. Tous les adolescents écoutent à leur transistor une élève du petit conservatoire de Mireille. Mademoiselle Hardy comme on l’appelle encore, fait sa première apparition à l’ORTF avec son tube « Tous les garçons et les filles ». Tandis que Danyel Gérard exhorte « Le petit Gonzalès » à ne pas retrouver la belle Anna sous peine de représailles de la part de son père. Pendant ce temps là, aux Etats-Unis, une autre enfant blessée, fatiguée et meurtrie nous quitte. Marylin Monroe, la petite Norma Jean aura eu un destin foudroyé. Que de soucis avec les enfants ! Ce n’est pas Jean-Paul Belmondo qui nous dira le contraire. Dans « Un singe en hiver », il interprète un jeune père qui vient récupérer sa fille, prisonnière d’un orphelinat de

la Côte

Normande.

Quand il arrive à Tigreville, il n’en mène pas large. Il rêve de corridas et d’espagnolades. Et il noie son chagrin et son courage à coups de Picon bière. Heureusement qu’il trouvera sur son chemin, un ancien fusiller-marin au verbe haut et au cœur tendre. La littérature enfantine a également trouvé son maître René Goscinny dont les histoires fascinent tous les garçons. Avec Uderzo, il a créé le personnage d’Ompah-pah, un indien à la force extraordinaire qui est le grand-père d’Astérix. Ce bourreau de travail et de sensibilité, s’est également associé au dessinateur Jean-Jacques Sempé pour créer le Petit Nicolas. En 1962, sortent « Les vacances du Petit-Nicolas ». Les enfants se passionnent pour les aventures du garçon et de ses amis aux prénoms magiques d’Alceste, Clotaire, Eudes ou Agnan.

Week-end à London

L’enfant terrible de la littérature, François Sagan, vient de donner naissance à un garçon. Dans les cours de récréation, on joue aux gendarmes et aux voleurs et on fait semblant de conduire une grosse voiture en bruitant le moteur avec sa bouche. Mais depuis 1959, rouler dans une petite voiture, ce n’est plus le comble du ridicule mais plutôt de la branchitude. Alec Issigonis a inventé

la Mini

qui fait rêver les petits et les grands. Elle est compacte, marrante, snobe, délurée. Elle symbolise une Angleterre débridée et fantasque. Elle est capable de se faufiler sur les grands boulevards et de remporter le Rallye de Monte-Carlo. En clair, elle est le porte-drapeau d’une génération qui veut s’amuser. C’est un formidable jouet d’adultes et un bain de jouvence. Les fils et filles de bonne famille ne jurent que par elle. Et les parents ne dédaignent pas la conduire. Elle est tellement pratique. Tout le monde en veut une pour arpenter la ville. Mais que faire à la campagne ? Ses dimensions ne lui permettent pas d’emporter beaucoup de bagages. Les hommes du marketing vont donc imaginer une version break pour gentleman farmer. Décorée de panneaux en bois,

la Mini

Countryman

a enfilé sa tenue de chasse pour des week-ends à la campagne très, très distingués.

Il nous a éblouis cette année-là

Jean-Paul Belmondo, l’héritier fidèle

Chaque génération a son maître. Pour les 30/40 ans, c’est Belmondo. Notre vie a été rythmée par ses exploits cinématographiques. Même ses films que les intellectuels de salons qualifient de commerciaux, nous plaisent et nous ravissent. La scène finale du « Professionnel », le début de « Flic ou voyou », les flash-back du « Corps de mon ennemi ». Parfois une attitude, un mot, un geste a pu changer la vie de milliers de fans à travers le monde. Vous trouverez toujours un homme ou une femme qui a aimé Belmondo à un moment de sa vie. Car il incarne notre jeunesse à tous. Comme un slow d’été, il laisse des traces indélébiles dans nos mémoires. Sa drague foireuse de la craquante Geneviève Bujold dans « L’Incorrigible » est si pathétique, excessive, qu’elle en devient un modèle du genre. Sa carrière fourmille d’exemples automobiles.  Ce n’est pas sans raison qu’il est le seul acteur à avoir eu un fils pilote de Formule 1. Les voitures sont un élément central de son métier. Que serait « L’Héritier » sans

la Jaguar

qui explose, « Le Magnifique » sans la 403 cabriolet de l’écrivain raté au nom si enchanteur que François Merlin, « Le Solitaire » sans

la Mustang

Blindée

, « Joyeuses Pâques » sans

la Punto

? La liste de ses exploits routiers est longue, certains faillirent même lui être fatals comme dans « Hold up ». Sa vie au cinéma commence même par une corrida acharnée sur une route de Normandie dans un « Singe en hiver ». Corrida mémorable que le grand Manoleto n’aurait pas reniée. Chaque film de Belmondo renvoie à un modèle précis. « A bout de souffle » ne débute-t-il pas par le vol d’une voiture américaine ?  A la ville comme à la plage, Belmondo est toujours en action, sourire aux lèvres, bronzage de publicitaire et crinière argentée. Pendant le tournage de « Léon Morin, prêtre », il fallait voir la tête de Melville quand, entre deux prises, Belmondo fait le guignolo au volant de son AC Cobra pour amuser l’équipe des techniciens. Et puis dès qu’il entend le mot « moteur », il joue à la perfection ce curé ravagé par ses sentiments et ses pulsions face à une Emmanuelle Riva au sommet de son art. Un grand acteur, c’est ça, d’une seconde à l’autre passer de l’exubérance à la pénitence. Aujourd’hui, il n’a plus l’âge des dérapages contrôlés et des têtes à queue. Lorsqu’il passe près du lion de Denfert-Rochereau, le quartier de son enfance, il doit avoir un pincement au cœur pensant à son père sculpteur qui voyait d’un mauvais œil sa carrière de comédien. Il sait qu’il serait fier de lui pour avoir perpétué une lignée d’artistes exigeants et honnêtes.

1963, Porsche 356

En exportant sa 356, Porsche a conquis le cœur des stars américaines grâce à une ligne aguicheuse. Elle est la meilleure ambassadrice du savoir-faire européen.

La starlette d’Hollywood

Le traité de l’Elysée qui scelle l’amitié franco-allemande a été signé entre le Général de Gaulle et Konrad Adenauer. On panse les plaies et le souvenir de

la Deuxième

Guerre

Mondiale se fait plus lointain. L’heure est à la réconciliation européenne en 1963. Les anciens ennemis sont devenus les nouveaux alliés. Il y a comme un paradoxe, le spectre de

la Guerre

s’éloigne et pourtant, les populations n’ont jamais eu autant besoin de héros. C’est le cinéma qui va leur apporter ces idoles, ces nouvelles figures du courage sur grand écran. A chacun son style. Les français courent voir « Les tontons flingueurs », le polar comique de Georges Lautner. Les enfants raffolent de la boîte à mandales de Lino Ventura tandis que les plus grands savourent les dialogues de Michel Audiard où il est question de puzzle, d’alcool de contrebande et d’un certain mexicain. Dans le registre gastronomique, Fernandel et Bourvil s’affrontent dans « La cuisine au beurre ». Tout ça est plutôt bon enfant comme l’annonce des fiançailles entre Johnny et Sylvie. Le cinéma américain invente un autre genre de héros intouchable, impénétrable et peu porté sur la gaudriole. « James Bond contre Dr No » sorti fin 62 aux Etats-Unis arrive début 63 dans les salles de l’hexagone. Les filles vont toutes tomber sous le charme de Sean Connery, cet acteur écossais qui incarne un agent secret de sa Majesté,

la Reine

d’Angleterre. Quoi qu’il arrive, cet espion se révèle impeccable. En short ou en smoking, il a une classe folle. Il a pourtant des habitudes de vieux garçon, il boit toujours sa Vodka-Martini au shaker, se présente toujours de la même façon et reluque les filles en maillot de bain. Pour l’instant, il roule en Sunbeam Alpine, c’est à partir de « Goldfinger » qu’il adoptera définitivement une Aston Martin DB5.

Le bikini du scandale

Ce premier opus d’une longue série marque surtout les esprits des cinéphiles masculins pour une apparition féérique, celle d’Ursula Andress en bikini blanc sur une plage déserte. Elle sort de l’eau, le corps ruisselant, la démarche chaloupée, un coquillage à la main et un couteau sur la hanche gauche. Cette première James Bond girl est un choc à une époque où les femmes portent encore d’affreuses gaines en élastomère. Ursula est le véritable symbole, le signe de la liberté retrouvée. Dans la vraie vie, elle fera un joli couple avec Jean-Paul Belmondo pendant une petite dizaine d’années. Sean Connery a de la concurrence en 1963. Il doit faire face à un jeune acteur qui a triomphé à la télévision dans la série « Au nom de la loi » interprétant Josh Randall, un chasseur de primes qui utilise une Winchester à canon raccourci. Steve McQueen est un garçon turbulent, un gosse des rues devenu une star de cinéma. Il impressionne dans « La grande évasion » par son habileté à s’envoler au guidon de sa Triumph T110. Il n’est qu’au début de ses acrobaties routières. Il n’hésitera pas à payer de sa personne. Des rues de San Francisco jusqu’au circuit de

la Sarthe

, il cherchera toute sa vie à abattre des chronos. Le monde recherche des héros, des types capables de le protéger. On ne sait jamais si tout recommençait, si la folie des hommes repartait. Alors on se rassure, avec des gars comme Bond ou Josh Randall, deux types qui ont le permis de tuer, nos enfants seront toujours protégés. Pourtant ces surhommes ne sont pas immortels. Les américains en font la triste constatation. Leur président JFK est assassiné à Dallas. Il portait en lui l’espoir d’un monde nouveau. D’autres comme James Dean sont partis si jeunes. Déjà huit ans qu’il s’est tué au volant de sa Porsche 550 Spyder et pourtant sa légende n’a jamais été aussi forte. Des millions d’hommes à travers le monde ont adopté sa tenue : un simple tee-shirt blanc et un blue-jean.

Le parfum de l’insouciance

James Dean fut l’une des premières stars d’Hollywood à craquer pour la marque allemande Porsche. En mars 1955, alors qu’il se promène, il tombe sous le charme d’une Pré-A Speedster 1500 Super. Elle lui plaît tellement qu’il s’engage dans des courses pour amateurs organisées par le California Sports Car Club. Il se débrouille même plutôt bien lors de sa première épreuve à Palm Springs. Il faut dire que Porsche est en train de conquérir le cœur des américains. La 356 fait même office de pacificatrice. Elle est la meilleure ambassadrice allemande. L’homme d’affaires Max Hoffman qui distribue les marques européennes aux Etats-Unis négocie directement avec les constructeurs allemands pour qu’ils adaptent leurs modèles au marché américain. Il leur demande plus de glamour et d’élégance. Naîtront ainsi les versions Speedster chez Porsche mais aussi

la Mercedes

300 SL Roadster. En 1963, la 356, première Porsche de l’histoire est plutôt en fin de carrière. Sa remplaçante, la 911, se profile pour l’année suivante. Pourtant, les clients resteront toujours très attachés à ce modèle tout en rondeurs et délicatesse. A sa façon, elle est une héroïne d’Hollywood. Gracieuse et fragile comme une actrice. 

Naissance d’une star

Woody Allen, le piéton new-yorkais

Woody Allen est un marcheur, un infatigable promeneur qui arpente les avenues de New-York. De Brooklyn à Central Park, sans relâche, il sillonne la grosse pomme affublé d’un pantalon de velours côtelé, de vestes à chevrons trop grandes pour lui et d’une monture de lunettes noire qui lui masque la moitié de son visage. Woody Allen aura été un fantastique professeur de géographie aux méthodes quelque peu douteuses. Car il a filmé New-York avec son cœur et non pas avec ses yeux. Ce qui pour un réalisateur est indéniablement un gage d’intelligence mais pas de sincérité. Nous avons été manipulés par ses éclairages, ses ambiances, ses dialogues. Il nous a fait un numéro d’illusionniste. Sans Woody, New-York serait probablement plus fade, moins folklorique, juste quelconque. Il a justement commencé sa carrière au début des années 60 se produisant dans des cabarets, écrivant des nouvelles ou des sketches pour la télévision. Sa filmographie n’est pas très fournie en exemples automobiles. Les voitures existent bien dans ses œuvres mais aucun courant, aucune marque, aucun modèle qui puisse vraiment se dégager. Visiblement, il n’avait pas d’affinités avec la chose automobile. Jusqu’au jour où il est apparu au volant d’une Porsche 356 cabriolet dans « Anything else ». C’est tout à fait lui. La voiture lui correspond parfaitement. Cet homme n’est pas fait pour les pulls jacquards et les étudiantes en psychologie mais pour cruiser dans une vielle européenne née il y a cinquante ans. Woody Allen est un porschiste pur jus, il en a l’élégance surannée, la légèreté d’esprit et la répartie foudroyante. Toute sa vie, il s’est imaginé crapaud alors qu’il est un prince de l’humour. La 356 ne résume-t-elle pas à cette dichotomie ? Sous une carapace anodine de coccinelle se cache un lion indomptable.

1964, Ford Mustang

Ford, le géant de l’industrie automobile mondiale, lance une voiture de sport à bas prix et à hautes sensations. La cavalerie Mustang déferle sur le monde.

L’Oncle Sam casse les prix

La vieille Europe a repris des forces. Oubliés les tickets de rationnement et les privations. En vingt ans, le visage de

la France

s’est transformé. La jeunesse attend son heure de gloire. Elle n’est pas encore tout à fait arrivée. Il faut être patient. François Mitterrand publie en 1964 son essai « Le coup d’état permanent », une attaque en règle contre le régime gaulliste. Lui aussi devra être très patient. Il n’est qu’aux prémices de son ascension, il a pourtant déjà quarante-huit ans. Nos jeunes athlètes se sentent pousser des ailes. Les sœurs Goitschel font des miracles sur des skis et la belle Kiki Caron aligne les longueurs de bassin avec la régularité d’un métronome. Cette nouvelle génération est un bol d’air frais dans le sport français. Certains font de la résistance comme le cavalier Pierre Jonquères d’Oriola qui remporte la médaille d’or en saut d’obstacles aux Jeux Olympique de Tokyo. Il a quarante quatre ans et sauve l’honneur de

la France

! Aux Etats-Unis, c’est un jeune boxeur au nom d’empereur romain, Cassius Clay qui foudroie Sonny Liston. Son punch est démoniaque et son jeu de jambes infatigable. Il est monté sur ressort. Il sautille, il bouge, il esquive et il frappe avec la force d’un escadron de la mort. Au cinéma, c’est également le vieux débat entre modernes et anciens. D’un côté, Jean-Paul Belmondo nous épuise dans « L’homme de Rio ». On peine à le suivre dans cette course-poursuite infernale qui le mène de Paris à Brasilia. Et de l’autre côté, Louis de Funès triomphe dans « Le Gendarme de St Tropez ». Deux comédies, deux rythmes différents. Dans un registre encore plus audacieux, Jacques Demy réalise la comédie musicale « Les parapluies de Cherbourg » avec la délicieuse Catherine Deneuve. Les enfants tremblent devant le masque terrifiant de « Fantômas » et se marre quand le commissaire Juve joue les fins limiers. 1964 marque également les grands débuts radiophoniques du duo Jacques Martin et Jean Yanne. Les deux trublions à l’humour potache font rire les auditeurs de RTL.

Cravate à pois ou blouson noir

En Angleterre, l’émission « Top of the Pops » révolutionne l’industrie du disque en affichant les classements des ventes.

La Beatlemania

va déferler sur le monde. En France, Johnny reprend « Le pénitencier », une ballade folk qui a pour titre original « The house of the rising sun » dont la version du groupe The Animals a été un grand succès. Plus classique, Gilbert Bécaud rêve de boire un chocolat chaud au café Pouchkine avec « Nathalie », une jolie guide rencontrée sur

la Place

Rouge.

1964 est une période charnière où l’on hésite à basculer franchement dans le futur. Les jeunes sont attirés par la société de consommation et en même temps ils n’ont pas complètement effacé de leurs mémoires les hivers longs et rigoureux. Ils sont à la croisée des chemins. Les départements de

la Seine

et de

la Seine

et Oise viennent d’être supprimés. En matière automobile, une marque va réconcilier les jeunes et les moins jeunes. Ford présente à New-York la sportive de sa gamme :

la Mustang. Elle

porte le nom d’un cheval sauvage. Elle est destinée prioritairement aux jeunes mais conquiert tous les américains et rapidement les européens.

La fureur de vivre

Aux Etats-Unis, cette « pony car » est née de la volonté d’un jeune designer à l’ambition débordante. Lee Iacocca, futur patron de Chrysler dans les années 70/80, a des idées simples et réussit à les imposer.

La Mustang

n’a rien de révolutionnaire. Techniquement, elle reprend les principes déjà connus sur la berline Falcon. Rien de sensationnel si ce n’est sa ligne. En coupé, cabriolet ou fastback, cette Mustang est compacte, elle respire la vivacité. Habillée de chromes scintillant, elle déclenche un véritable engouement. Elle donne envie de changer de voiture. Un gros moteur sous le capot, des dimensions raisonnables et une allure de tombeuse. Le premier jour où elle fut présentée, 22 000 américains passèrent commande. Bien sûr, sa tenue de route n’est pas exempte de tous reproches, mais à son volant, on se prend pour James Dean. Son bruit, ses accélérations, sa gueule vous font oublier qu’il faut franchement décélérer à l’entrée d’une courbe. Dommage par contre qu’en Europe, elle affiche des tarifs nettement moins attractifs qu’outre Atlantique. L’un de ses premiers clients célèbres fut le niçois Dick Rivers, un chat sauvage qui sortait ses griffes sur les corniches de

la Riviera.

Il nous a éblouis cette année-là

Johnny Hallyday, le bien-aimé

D’où viens-tu Johnny ? Qui es-tu ? Une bête de scène, un chanteur de génie, un acrobate de la vie, une personnalité qui inspire naturellement le tutoiement amical. Tu as pourtant failli chavirer plus d’une fois. Quoi que tu fasses, le public t’a rattrapé, protégé, excusé. On ne t’en veut jamais vraiment. Tes errements avec le fisc, tes problèmes de nationalité, ta procédure d’adoption expresse, ta vision exclusive de la solidarité nationale, rien n’y fait. Les gens continueront à t’aimer car tu es, peut-être, le seul grand artiste français à jouer franc-jeu. Les « people » sont tellement habitués à masquer leurs errances, leurs faiblesses qu’ils en deviennent pathétiques. Tes difficultés, tu nous les exposes timidement sans fierté, sans arrogance, sans calcul. L’air dépassé, tu ne maîtrises rien, les événements te tombent sur la tête. Tu es un acteur qui toute sa vie aura été spectateur de son existence. Au cinéma, tes choix n’ont pas toujours été judicieux. Un goût d’inachevée plane sur ta carrière. Tu apparais parfois à l’écran jouant ton propre rôle comme dans « L’aventure, c’est l’aventure». Toujours la tête ailleurs, marmonnant maladroitement quelques répliques avec l’assurance d’un débutant. A titre personnel, tu aimes les voitures, les motos, les bateaux, les jouets d’enfants en somme. Tu as tout eu, toutes les marques, toutes les années, toutes les carrosseries. Ta boulimie d’automobiles a frisé l’indigestion. Dans tes jeunes années, avant que tu ne t’engages au Monte Carlo sur une Mustang, tu changes de voitures comme de chemises. Un jour en Triumph TR3, l’autre en Buick Invicta. Puis c’est la consécration, tu poses au volant d’une Ferrari Spider California devant ta gentilhommière de Montfort-L’amaury. Tu as une vingtaine d’années, tu as déjà tout ce qu’un homme peut désirer : le succès, l’argent, les femmes. Mais sur ce cliché, alors que tout devrait te rendre heureux, tu sembles triste comme si rien ne pouvait vraiment te combler. Tu es le chanteur abandonné. Dernièrement, tu paradais au volant d’un Hummer ou d’une Ford GT, des automobiles venues de nulle part. Des véhicules non identifiés comme toi. Tu resteras toujours pour nous un mystère.   

1965, Rolls & Royce Silver Shadow

Habitué à produire des limousines de très grand prestige, le constructeur britannique change de braqué et investit le segment juste inférieur : les berlines de luxe.

La démocratie en marche

En 1965, c’est la perte totale des valeurs. La mode unisexe fait son apparition. André Courrèges popularise la minijupe. Les jambes des femmes se découvrent, les jupes raccourcissent et les collants n’ont jamais été aussi colorés. Yves Saint Laurent s’inspire du roi de l’abstraction, l’artiste Mondrian pour créer une robe de cocktail à motifs géométriques. La rue est devenue un perpétuel défilé de mode où les tenues les plus extravagantes sont portées sans honte. L’atmosphère est à la débauche. Hervé Vilard peut bien hurler que « Capri, c’est fini » ou Christophe appeler sans cesse cette « Aline » pour qu’elle revienne. Rien n’y fera, c’est terminé, les garçons. Le grand amour, toutes ces belles histoires de princes et princesses ont fait leurs temps. L’heure est à la libération sexuelle.

De Gaulle en ballotage

Même dans la politique, les choses bougent. Pour la première fois, les français élisent au suffrage universel direct leur président de

la République. Ce

qui devait être une formalité pour le Général, devient un traquenard. Il est mis en ballotage par François Mitterrand. Les français sont « des veaux » qui aiment bien brouiller les cartes. En 1965, plus rien n’est assuré en politique comme en amour. Dans les églises de France, la messe ne sera plus dite en latin. Godard remporte un succès phénoménal avec « Pierrot le fou ». En comparaison, « Le Corniaud » de Gérard Oury semble nettement plus consensuel. Il n’en demeure pas moins une farce comique de très belle facture et une ode à l’automobile. Mais il va falloir s’habituer à une nouvelle génération de réalisateurs qui bouscule tout sur leur passage. Il faudra aussi s’habituer à une maladie tenace et pernicieuse : le cancer. L’institut de cancérologie de Villejuif vient d’être mis en service. Le monde anglo-saxon a lui aussi perdu ses repères. Sir Winston Churchill n’est plus là. Il n’égayera plus la vie politique de ses coups d’éclat. Ses frasques sexuelles et son cigare donnaient de l’originalité aux dirigeants britanniques. Aux Etats-Unis, c’est la chienlit, la guerre du Vietnam bat son plein détruisant les idéaux et la vie de milliers de jeunes américains. Le leader Malcom X est assassiné. La société de consommation est remise en cause dans le livre « les choses » de George Pérec. En sport automobile, un nouveau venu dans la course, le japonais Honda décroche sa première victoire en Formule 1. Alors quand Rolls & Royce dévoile sa nouvelle limousine. Les anglais sont inquiets. Le temple du luxe mondial renierait-il lui aussi ses valeurs ? Mettrait-il un terme à soixante ans de prestige, de cortèges officiels, de tapis rouges et de royautés ? Braderait-il un héritage, un patrimoine où le savoir-faire artisanal prime sur l’automatisation des tâches ?

Le luxe pour tous ?

On parle d’une voiture qui coûterait moins de 100 000 francs en 1965, une hérésie ! A ce prix-là, des gueux rouleront bientôt en Rolls, c’est tout bonnement inadmissible. Lorsque

la Silver

Shadow

a été présentée, certains se sont offusqués, préférant encore rouler dans leurs vieilles Phantom ou Silver Cloud que de se salir les fesses dans une voiture de roturier. Excepté ces quelques extrémistes de la chose automobile, ces ayatollahs de la pureté, de nombreux clients ont été emballés par la nouvelle Shadow. Plus dynamique, plus moderne effectivement, mais surtout plus facile à conduire dans la circulation moderne. La marque ouvre ses portes à une plus « large » clientèle. Une Rolls, cet objet inaccessible, est désormais à la portée de bourses bien remplies. En clair, il n’est plus nécessaire d’avoir un chauffeur pour conduire sa Rolls. Pour la première fois de son histoire, un propriétaire de Rolls peut prendre le volant de sa voiture tout seul comme un grand. N’est-ce pas le signe d’une certaine émancipation ? Mais Rolls n’échappera pas à sa part de snobisme et d’élitisme. Si certains ont pu s’accommoder de la berline, d’autres plus raffinés ont préféré se jeter sur les versions coupés et cabriolets, encore plus exclusives. Le vrai luxe est alors de posséder une Rolls Corniche et de profiter de sa situation de privilégiés à ciel découvert. Encore une façon de se démarquer et d’agacer la majorité !

Elle nous a éblouis cette année-là

Micheline Presle, l’aventurière des beaux quartiers

Qui peut croire un instant que Micheline Presle est une femme d’intérieur ? Dans la série « Les saintes chéries », elle faisait un couple gentiment survolté avec Daniel Gélin. Malgré l’effet comique recherché, on avait beau la cantonner dans un rôle de ménagère, on la sentait bien étriquée dans sa cuisine douillette et ses chaussons satinés. En ce temps-là, l’ORTF était garante des valeurs morales de

la République. En

1965, la 1ère chaîne ne devait pas risquer l’éclatement de la famille, noyau central de la vie française. Il fallait faire rire, sans choquer, sans heurter, sans bousculer l’ordre établi. Quand elle est apparue dans le petit écran, les hommes et les femmes n’ont pas vu une mère confrontée aux problèmes du quotidien, mais une aventurière, une amazone qui met en péril les couples les plus solides. Micheline Presle ne peut s’empêcher d’attirer les regards. Elle ne ressemblera jamais à la femme banale de la rue mais plutôt à une splendide prostituée échouée dans un deux pièces cuisine. Elle a besoin d’espace, de luxe, d’amour fou pour s’exprimer. La routine n’est pas son terrain de jeu. Elle ne se contente pas du bonheur des médiocres. Elle a inventé le personnage de la bourgeoise coquine, frivole et déterminée. Ce n’est pas le genre de filles que l’on enferme dans un milieu, elle restera toujours libre.

1966, Alfa Romeo Duetto

Le Spider Duetto est une invitation à l’amour. Il doit son succès à sa ligne éclatante et à ses exploits cinématographiques.

La vie à deux

1966 est l’année de l’amour. Un hymne au couple, au bonheur partagé et à la fête. Claude Lelouch reçoit la palme d’or à Cannes pour son film « Un homme et une femme ». Qui n’a pas rêvé de remplacer Jean-Louis Trintignant ? De remporter le Rallye de Monte-Carlo, de remonter jusqu’à Deauville tambour battant, de serrer le volant de sa Ford Mustang et de tomber dans les bras d’Anouck Aimée sous le crachin normand. L’amour est parfois si simple. Pascal Danel ne chante-t-il pas « La plage aux romantiques » cette année-là ? Les idylles entre stars fleurissent au printemps. Brigitte Bardot et le milliardaire allemand Gunther Sachs se marient à Las Vegas. L’homme a du goût et des manières. Survolant

la Madrague

en hélicoptère, il n’hésite pas à inonder sa bienaimée d’une pluie de pétales de roses. Dans un autre registre, un couple assez dépareillé fait sensation dans le milieu du cinéma. Le réalisateur Jean-Luc Godard est marié à Anna Karina. La rencontre improbable entre une belle danoise énigmatique et un suisse qui perd ses cheveux, porte des verres teintés et révolutionne le septième art. Dans la mode, de jeunes créateurs changent les codes. Yves Saint Laurent présente sa collection Pop Art aux couleurs acidulées et réjouissantes. Au même moment, un basque fier ouvre les portes de sa maison de couture. Il s’appelle Paco Rabanne et rend sexy les femmes en combinaisons de maille de fer. Il triture aussi le plastique et le cuir. La tendance vient de Londres.

London calling

Le 15 avril 1966, Time Magazine titre en couverture « London : the swinging city ». Un dessin de Geoffrey Dickinson montre une société anglaise en pleine ébullition. Les stars sont Mary Quant, le mannequin Twigy, Marianne Faithfull, les Beatles, les Rolling Stones, les Who, Big Ben, les Mini qui affichent l’Union jack sur leur toit ou les cuissardes en vinyles. John Lenon aura cette formule merveilleuse d’innocence et de béatitude : « Nous sommes plus populaires que le Christ ». Alors qu’à Londres, on fait la fête nuit et jour, à Paris, le Général décide de retirer le pays de l’OTAN. Les français rêvent pourtant de longues nuits qui n’en finissent plus, de rencontres magiques et de soleil qui brûle les corps. Pour son premier roman, Edmonde Charles Roux décroche le Goncourt avec « Oublier Palerme » un hymne croisé à la frénésie newyorkaise et à la quiétude des paysages de Sicile. Mais comment profiter de la vie, se sentir libre et vibrer à chaque instant ? Alfa Romeo a trouvé la solution en lançant son nouveau spider « le Duetto ». Un cabriolet qui ne se partage pas en famille mais exclusivement en amoureux. Deux places, le ciel ouvert, une ligne gracieuse et la route qui défile devant soi. En 1967, le roadster débute une carrière internationale grâce à sa prestation remarquée dans le film « The Graduate ».

Latin lover

Tous les américains veulent exactement la même voiture qu’utilise Dustin Hoffman. Ce Duetto qui lui sert à reconquérir le cœur d’Elaine Robinson après avoir couché avec sa mère incarnée par la machiavélique Anne Bancroft. La mission n’est pas gagnée d’avance car le nouveau spider d’Alfa Romeo doit succéder à une autre légende de

la Dolce

Vita

,

la Giulietta.

Le

Duetto est radicalement différent, sa carrosserie qui ressemble à un os de seiche est un modèle de simplicité, d’harmonie et de pureté. Comme souvent, le premier coup de crayon a été le bon. Il a su sublimer son caractère latin, fanfaron et mystérieux. Evidemment, produit jusqu’en 1993, le Duetto a évolué, sa carrosserie a pris de l’embonpoint, de disgracieux ajouts en plastique l’ont peu à peu défiguré. La belle italienne a perdu l’éclat de sa jeunesse. Elle s’est empâtée, elle a eu besoin de mettre toujours plus de maquillage pour masquer ses rides et la passion qu’elle entretenait avec les  automobilistes s’est étiolée. Le Duetto, c’est l’histoire d’un vieux couple qui ne s’aime plus, qui ne se regarde plus. D’un coup de foudre qui s’est transformé en rancune tenace. De virées en Toscane endiablées à des week-ends devant le poste de télévision. Du plaisir de rigoler aux mêmes blagues à une indifférence crasse…       

Il nous a éblouis cette année-là

Jean-Louis Trintignant, le héros blessé

Claude Lelouch est le seul réalisateur au monde à savoir vraiment filmer les voitures. Il a le sens inné de l’action, du mouvement, de la perspective. A tort, les américains se font passer pour de grands spécialistes de la course-poursuite. Il faut pourtant beaucoup de finesse pour saisir l’émotion d’un freinage, d’un passage en courbe rapide ou simplement d’un démarrage en trombe. Trop spectaculaires, quasiment irréelles, leurs scènes ressemblent souvent à un spectacle de pyrotechnie. Tout explose, tout brille mais tout part en fumée, se consume trop vite. Une belle scène automobile, vous vous en souvenez quarante ans plus tard. La seule évocation du court métrage « C’était un rendez-vous » de Lelouch rend fou les passionnés de la chose mécanique. Une ballade dans les rues de Paris au lever du jour avec juste le bruit de l’échappement comme musique de fond qui s’achève en apothéose devant le Sacré Cœur. Lelouch est passé maître dans la retranscription à l’écran de la vitesse, ce mélange d’effroi et de jubilation qui galvanise les hommes. Son chef  d’œuvre « Un homme et une femme » est un hymne à l’amour mais surtout à la course automobile. Les deux sont entremêlés. La passion que vivent Jean-Louis Trintignant et Anouck Aimée ne serait pas aussi forte s’il n’y avait le risque de la compétition. Quand la mort plane, l’amour prend toute sa dimension tragique. Trintignant, le lymphatique, excelle dans le rôle de ce pilote qui tombe fou amoureux. Sa silhouette vague, apaisée comme dans un rêve se dessine sur le bord de la piste des 24 heures du Mans. L’image est toujours brouillée, les années 60 n’ont jamais été aussi bien filmées. La brume se dissipe au fil de l’histoire. La plus belle scène est cette remontée héroïque de Monte-Carlo à Deauville. Le regard fixe, les mains rivées sur le volant, le cœur battant, Trintignant court retrouver la femme qu’il aime. Jamais le destin d’un acteur n’aura été aussi lié à une voiture. Trintignant a le regard triste des gens déterminés. Ces dernières années, la vie ne l’a pas épargné, il est pourtant toujours resté un homme debout. Imperturbable, masquant son chagrin, son silence est à la hauteur de son talent.

1967, Porsche 911 S

En plein mouvement de libération sexuelle, Porsche dévoile une 911 S, diaboliquement sexy qui fait rêver les petits et les grands enfants.

Esprit rebelle, es-tu là ?

En 1967, les américains sont embourbés dans les rizières du Viêt-Nam. Les GI’s tombent sur « la colline des anges » qui porte mal son nom. Les pacifistes défilent à New-York. L’époque est psychédélique. Une jeunesse sous l’emprise du LSD rejette la société de consommation. Un autre monde est possible. En France, Jacques Chirac, déjà en retard d’une génération, pose pour Paris-Match sous le capot ouvert de sa 403 gonflée « qui lui permet d’atteindre 180 km/h ». Député de Corrèze, Secrétaire d’état à l’emploi, cet énarque de 35 ans ressemble à un parlementaire de

la IVème

République.

Il en a les mêmes tics avec l’énergie en plus.

La France

s’asphyxie. Les filles et les garçons pleurent la mort de Françoise Dorléac. En quittant «

La Messardière

» de St Tropez, sur la route qui doit l’amener jusqu’à l’aérodrome de Nice, sa voiture s’embrase. Françoise Durr remporte le tournoi de Roland-Garros face à une accrocheuse australienne, Lesley Bowrey. Le coureur cycliste Tom Simpson chute, inanimé à 2 km du Mont Ventoux. Le Tour est en deuil.

La France

se cherche. La production automobile ronronne gentiment. Les bons pères de famille roulent dans de classiques 404 Superluxe Injection (12 900 francs) ou de confortables DS 21 (17 000 francs). Les foyers plus modestes se contentent d’une Fiat 124 élue voiture de l’année 1967 devant

la BMW

1600 et

la Jensen

FF.

A la campagne, on pense à remplacer sa 2CV par la nouvelle Citroën Dyane (6 000 francs). Dans le haut de gamme, Mercedes dévoile la 280 SL, version ultime de sa Pagode. Les américains s’entichent du Duetto après avoir vu Dustin Hoffman à son volant dans « Le lauréat » tandis que les européens sont tombés fous amoureux de

la Ford

Mustang

qu’ils considèrent comme l’archétype de la sportive moderne.

Les anglais capitalisent toujours sur leur Type E qui a pris un sérieux coup de vieux.

Une « S », vraiment spéciale

Un vent d’insolence va balayer tout ce petit monde et imposer de nouvelles références. En présentant la 911 S, Porsche révolutionne le marché de l’automobile. Le constructeur assomme ses rares concurrents à coups d’arguments techniques. En 1967, les marques font office de professeurs de mathématiques. La réalité scientifique doit convaincre les plus récalcitrants de la supériorité de leurs productions. Sonauto France égrène sur ses affiches publicitaires les qualités « numériques » de sa 911 : « 160 ch, flat six 2 litres, 0 à 160 km/h en 15 secondes, 2 arbres à came, 2 carburateurs Weber triple corps, en 5ème 225 km/h ». Dans cet inventaire à

la Prévert

, les futurs acheteurs sont rassurés. Mais qui peut bien s’offrir un véhicule affiché à 45 500 francs alors qu’un ouvrier en gagne à peine 500 par mois ? Des acteurs en vue à Hollywood, des stars de la chanson, des hommes d’affaires avisés, des playboys pressés, de riches médecins ou avocats. La 911 S est chère, même très chère. Aussi onéreuse qu’une Jaguar Type E, l’équivalent de trois Renault 8 Gordini ou de trois Citroën ID. Seules les voitures de très grand luxe, Maserati Ghibli, Ferrari 275 GTB ou Rolls-Royce Silver Shadow flirtent à des sommets tarifaires encore plus hauts, souvent au-delà des

100 000 francs.

« California Dreamin »

Si la 911 S n’a pas « démocratisé » la voiture de sport au contraire d’une Alpine Berlinette, elle a rendu de très grands services à leurs propriétaires. Par miracle, ils sont devenus  « cools ». Cette fameuse « cool attitude » à

la Steve McQueen

, ce mélange de désinvolture et de force sera désormais la caractéristique principale de l’heureux acheteur d’une 911 S. Un type qui assume rouler plus vite et gagner plus d’argent que les autres mais qui n’oublie pas d’avoir l’esprit ouvert. En somme, la rencontre d’idées libérales et d’un portefeuille bien rempli. Un rentier sous les traits de Jimi Hendrix. Le genre d’hommes qui peut laisser trainer sur la banquette arrière de son coupé, une édition américaine de Playboy. Le magazine créé par Hugh Hefner qui ose dénuder une fille en trois parties à l’époque où l’autorité parentale des femmes n’est pas encore l’égale des hommes. La seule revue au monde à dévoiler le fruit défendu et à interviewer Fidel Castro en janvier 1967. La 911 S est rapidement devenue l’accessoire indispensable pour cruiser sur la côte californienne ou la riviera française. Et pour les plus téméraires, un week-end à Gstaad ou à Megève pouvait procurer des sueurs aussi froides que la ligne droite des Hunaudières. Une Porsche de la fin des années 60 est une rebelle qui permet d’abattre un Paris-St Tropez en cinq petites heures. Un instrument fait pour les mélomanes de la route dans une société qui prône la liberté. 

Elle nous a éblouis cette année-là

Diana Rigg, la tigresse anglaise

Moulée dans une combinaison en latex brillante, elle a surgi, un jeudi après-midi, par la lucarne de notre petit écran. Diana Rigg est la première véritable héroïne de l’histoire de la télévision. Avant elle, nous avions eu droit à des jeunes filles toutes les unes plus cruches que les autres. Un vrai festival de bêtises et de niaiseries. Mais bon sang que faisaient les féministes dans les années 60? Trop occupées à brûler leurs sous-vêtements, elles avaient délaissé les plateaux de télévision. Les scénaristes s’en donnaient à cœur joie. La femme avait un rôle bien défini : ménagère ou vamp ? A l’époque, la marge de manœuvre des actrices était très étroite. Elle l’est encore plus aujourd’hui. Et puis Emma Peel est arrivée. Sa participation à la série « The Avengers » (Chapeau melon et bottes de cuirs en français) est aussi importante que le phénomène Bardot ou Monroe. Elle incarne ce que la télévision a enfanté de plus délicieux, charmant et efficace depuis quarante ans. C'est-à-dire une fille désirable, intelligente, habile, rusée, sportive, mystérieuse, qui roule en Lotus Elan. Après son départ de la série, John Steed a essayé de la remplacer…sans succès. Il y eut bien cette Tara King, une rouquine frisée qui ressemblait plus à une caissière de supermarché permanentée qu’à une aventurière. Seule Emma Peel restera à jamais dans nos cœurs. Ne serait-ce qu’à cause de son air mutin, de ses longs cheveux noirs et de ses cuissardes.

1968, Citroën Méhari

Durant les événements de mai 1968, Citroën se paye le culot ou l’inconscience de présenter une voiture découvrable en plastique.

Sous les pavés, la plage

L’année débute par une série de grèves en janvier et en février. Employés de banques, personnel d’Air Inter, cheminots, le millésime s’annonce animé. Il y a comme un petit vent de révolte dans l’air. Des incidents se multiplient à Nanterre, foyer de la contestation estudiantine. Même les bretons revendiquent leur autonomie à travers un front de libération régional. L’époque est à la diatribe, à la remise en cause de la société, « le vieux monde est mort » comme l’affirme la jeunesse. Puis, c’est l’embrasement. La confusion est totale. La rue Gay-Lussac est dépavée, on affronte les forces de l’ordre. Ca frite sévère autour de

la Sorbonne

, les coups de matraques pleuvent, les gaz lacrimos embrument l’atmosphère et des dizaines de carcasses de voitures retournées flambent. Les parents ont peur pour leurs enfants. Et puis le monde ouvrier va suivre ce mouvement et bloquer le pays. Résultat : près de 8 millions de grévistes, l’essence se fait rare, l’économie tourne au ralenti et le gouvernement se décide enfin à négocier. On s’y perd entre maoïstes, trotskistes, marxistes-léninistes, guévaristes et anarchistes. Une chose est sûre, les jeunes en ont marre d’être corsetés, ils aspirent à vivre plus librement. Affaibli, le Général songe un instant à quitter le pouvoir. Il fait un aller-retour à Baden-Baden se confier au Général Massu. Cette disparition accentue encore plus le malaise national. Le mois de mai est une parenthèse folle dans un pays qui cherche son modèle et qui doute de lui-même. C’est à n’y rien comprendre, les étudiants ont battu le pavé pendant plusieurs semaines et le 30 mai, c’est

la France

gaulliste Debré, Malraux, Mauriac en tête de cortège qui défile en brandissant un drapeau bleu blanc rouge.

La jeunesse étouffe

La société française ne se reconnait plus dans les vieux schémas de l’après-guerre. Elle bouillonne d’impatience et de revendication. La jeunesse lit « La cause du peuple », s’informe dans le magazine « Actuel », regarde « Les Shadocks » sur l’ORTF et écoute « Rain and tears » des Aphrodite’s Child. Pendant que la comédie musicale « Hair » fait scandale à Broadway. Même le festival de Cannes n’a pas rendu son palmarès en 1968 sous la contestation d’une bande de jeunes réalisateurs en colère (Truffaut, Godard, Lelouch, Malle, etc…). Le sport vit aussi au rythme des révolutions. Les athlètes français sont des gloires nationales. Jean-Claude Killy, impérial aux Jeux Olympiques de Grenoble, incarne une France conquérante. L’époque est décidément à la dérision. On le voit attendre les délibérations du slalom en fumant tranquillement le cigare. Colette besson nous éblouit sur 400 mètres. Mais, c’est à Mexico que la colère gronde. Sur le podium du 200 mètres, Tommie Smith et John Carlos lèvent leurs poings gantés de noir, ils baissent les yeux et ne se reconnaissent pas comme des citoyens américains. Les Etats-Unis n’arrivent pas à mettre fin à leurs vieux réflexes discriminatoires. Les noirs américains ont bien du mal à se faire une place dans une société qui fait toujours primer le blanc. L’autre révolution plus anecdotique vient d’un sauteur en hauteur âgé d’une vingtaine d’années, un certain Dick Fosbury, un illuminé qui affronte la barre de dos. Cet acrobate remporte la médaille d’or avec un saut de

2,24 mètres mais surtout il révolutionne la technique. Une bonne nouvelle, « Le gendarme se marie », Louis de Funès et Claude Gensac formeront à l’écran un couple truculent. Cette union tropézienne nous ramène à l’automobile. Citroën aime décidément le risque.

Couleurs Pop

La marque présente sa Méhari dont la carrosserie en plastique se révèle hautement inflammable…en pleine révolte étudiante. La légende veut que les premières voitures destinées à la presse aient encore une peinture à peine sèche. Empruntant le moteur de

la Dyane

, cette Méhari n’est pas un foudre de guerre, trente petits chevaux l’animent et il ne faut guère espérer dépasser les 110 km/h en descente. Autre paradoxe, cette Méhari est dévoilée sur le golf de Deauville alors que son terrain de prédilection sera la garrigue, les plages de la côte d’Azur ou encore le soleil de

la Corse.

Son

concepteur, le commandant de réserve Roland de

la Poype

est un personnage de roman. Héros de la seconde guerre mondiale, inventeur du berlingot Dop, agriculteur, fondateur du Marineland d’Antibes, ce touche-à-tout iconoclaste réussit à créer un véhicule dans l’air du temps. Les étudiants qui manifestaient en mai une écharpe autour du visage, se retrouveront quelques années plus tard en chemisette et bermuda au volant d’une Méhari. Un modèle qui annonce la société des loisirs, des vacances, du farniente.  

1969, Ferrari Dino 246 GT

Ferrari s’est forgé une réputation d’élitisme sur les circuits du monde entier. Elle va gagner ses galons de constructeur rentable grâce à

la Dino

, sa nouvelle série « Low Cost ».

Un autre regard

1969, c’est l’année des exploits. Des découvertes fantastiques. Le 21 juillet à 3 h 56 mn, Neil Armstrong a marché sur

la Lune.

Le

prototype du Concorde effectue son premier vol test. La vitesse est la nouvelle drogue des sociétés développées. Justement, Jacques Chaban-Delmas, nommé 1er ministre invente un autre concept celui de la « nouvelle société ». Une nouvelle voie intermédiaire que les français ne sont pas décidés à suivre. Un an après les événements de mai 1968, les vertus du centrisme ne font guère recette. Tout va pourtant s’accélérer après la démission du Général de Gaulle. Le référendum sur la régionalisation et le sénat lui aura été fatal. Fatigué, vieilli, il se retire de la vie politique. Une page de l’Histoire se tourne. La jeunesse clôt officiellement le chapitre de

la Seconde

Guerre

Mondiale. Dans « Il était une fois dans l’Ouest », Sergio Léone revisite la conquête du nouveau monde. Les américains n’apprécient pas beaucoup. Ils sont patriotes et fiers. C’est un italien provocateur qui ose écrire une partie de leur histoire. Dans la même lignée, « Easy rider » de Dennis Hopper primé à Cannes montre un autre visage méconnu de l’Amérique qui cherche trop souvent à laver plus blanc que blanc. Trois solitaires traversent le pays sur leurs motos. Ils croisent sur leur route des bandes de hippies, des paysages désolés, enfin une jeune nation à la dérive qui patauge dans ses contradictions et ses excès. Moins sulfureux, Belmondo, Bourvil et David Niven font un remake de l’attaque du train postal Glasgow-Londres de 1963. Joe Dassin chante les Champs-Elysées et Jacques Brel préfère aller voir Vierzon et Vesoul. La comédie musicale « Hair » triomphe à

la Porte Saint-Ouen.

Jean-Edern Hallier sort le premier numéro de « L’idiot international ».

Le temps des compromis

800 000 personnes se réunissent à Woodstock célébrer la paix et écouter l’hymne américain joué à la guitare électrique par Jimi Hendrix. Ce sont des gamins qui ont pour la plupart moins de vingt ans, ils sont la génération « peace and love ». Sans le savoir, la marque italienne a créé

la Dino

pour eux et leurs enfants. L’époque n’est plus aux gros douze cylindres, à ces objets d’exception, à ces sculptures mécaniques sur lesqelles on doit s’incliner. Il faut s’inspirer de la réussite de Porsche, quitte à sacrifier une part de la légende. C’est pourquoi

la Dino

ne portera jamais officiellement le nom de Ferrari. Elle ne portera pas non plus les armoiries de la maison, c'est-à-dire le cheval cabré sur son capot. Le Commendatore ne l’aurait jamais accepté. Cette « Baby Ferrari » est en effet motorisée par un « modeste » V6 qui lui permettait tout de même de flirter avec les 240 km/h. Elle n’a peut-être pas le pedigree des « 250 » qui se sont illustrées sur tous les circuits du monde, mais elle est attachante, belle et rapide. C’est une Ferrari de tous les jours comme le seront après elle, les 308 et 328. Enzo Ferrari ne s’y était pas trompé en choisissant le prénom de son fils disparu « Dino » pour la nommer. C’est une bâtarde au sang royal. Cette Ferrari du pauvre est la clé de voute du succès de la marque. Quelques années plus tard, en pleine tempête pétrolière, les nobles V12 n’auront plus très bonne presse. Les clients se font rares. La santé financière du constructeur ne peut reposer uniquement sur quelques Happy few, une poignée d’hommes capables de débourser des sommes faramineuses pour rouler dans une Ferrari. Si le très haut de gamme sportif paraît, un temps, condamné, il y a de l’avenir pour une voiture de sport élégante, racée et efficace.

Icône télévisuelle

La Dino

aura son heure de gloire télévisée grâce à sa participation dans la série « The Persuaders ». Elle est le fidèle destrier de Tony Curtis qui incarne Dany Wilde, un self-made man qui a fait fortune dans l’exploitation de puits de pétrole. Tout le sel de cette série repose sur le contraste entre le style décontracté, américain, de Wilde et le personnage guindé, suranné de Brett Sinclair. L’un roule en Dino et l’autre en Aston Martin DBS. Les dés sont jetés.

La Ferrari

Dino

est le symbole du panache et de l’aventure.

Coup de projecteur

The Persuaders, le duo décapant

Deux kékés sur

la Côte

d’Azur, un self made man douteux et un aristo en rupture de ban, deux voitures de sport, une Aston Martin DBS et une Ferrari Dino, deux caractères portés sur la gaudriole et les filles aux longues jambes. La série télévisée « The Persuaders » (Amicalement votre) a surtout été un succès en France grâce au doublage très libre et inventif de Claude Bertrand et de Michel Roux. Deux as du dialogue improvisé et de la répartie foudroyante. Dans la version française, Dany Wilde et Brett Sinclair, sont passés maîtres dans le second degré, un registre assez éloigné des intentions des producteurs qui préféraient jouer sur les contrastes entre un citoyen anglais et américain. Chez nous, ils assument leur côté ridicule et fanfaron. Ils restent cependant de fantastiques gentlemen des années 70 et adoptent les codes de cette époque-là : la non-violence, la dérision, les pantalons larges et les chemises à jabots.

Posté par belmondo à 17:28 - L'automobile à travers les âges - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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