Le blog de Joss Beaumont

Blog consacré aux voitures anciennes, au cinéma, à la littérature et au doux parfum de la nostalgie. Mais qui est ce Joss Beaumont ?

28 novembre 2007

Flight Jacket, la seconde peau

Flight

Que serait un truand, un flic, un militaire sans son blouson en cuir ? Un enfant qui fait joujou avec un pistolet. Un gamin dans une cour de récréation qui s’amuse au gendarme et au voleur. Un garçon ne devient un homme que lorsqu’il porte sur ses épaules un véritable « Flight Jacket ». L’origine de ce vêtement est pour le moins mystérieuse. Plusieurs théories s’opposent. Ce serait la famille Chapal, des tanneurs français qui auraient exporté leur savoir-faire à Brooklyn. D’autres avancent que les frères Schott, inventeurs du Perfecto, des immigrés Russes installés dans le Lower East Side de Manhattan seraient les véritables géniteurs du célèbre blouson. Peu importe la controverse historique, une chose est sûre, le « Flight Jacket » est l’instrument indispensable des pilotes de l’aviation américaine. Il a été fabriqué successivement avec toutes sortes de peaux : cheval, vache et même chèvre. Il porte un matricule (A2, G1, G8, etc…) comme les soldats. Sa vocation première a été de protéger les militaires pendant la Seconde Guerre Mondiale. Pratique grâce à sa fermeture zippée, indestructible, chaud car il fait une efficace barrière au vent, il est une seconde peau que l’on ne quitte jamais, que ce soit pour jouer au poker, draguer une fille ou repousser la vermine nazie.

Pubflight  

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21 octobre 2007

La paire de lunettes en écaille

Ecaille

Joss portait des lunettes, en avait-il besoin, rien n’est moins sûr. On peut lui accorder le bénéfice du doute. Il ne jouait jamais avec ses lunettes, ne les soulevait jamais. J’ai observé pas mal de binoclards, ils sont toujours à essuyer leurs verres, à sucer une branche ou mieux à les brandir à bout de bras pour appuyer leur discours. Il faudrait écrire un manuel à l’usage des porteurs de lunettes. Joss les gardait sur le nez. Il était peut être myope. Mais là Joss passait la vitesse supérieure du snobisme, de l’exotisme plutôt. Ses montures étaient en véritable écaille, raffinement extrême, c’est vrai que je n’avais jamais vu cette couleur claire, animale. J’ai appris plus tard en lisant un article de journal que ce genre de montures étaient rares, fragiles et chères. Un mystère à la Joss ou une escroquerie supplémentaire. Les filles étaient sensibles à ses lunettes, elles le vieillissaient de quelques années. Sa vue l’aurait empêché de faire son service militaire, mais là aussi les versions divergeaient, Joss naviguait entre deux eaux. Il aurait été réformé, non pas à cause de ses lunettes, mais d’un problème cardiaque. Ou il aurait passé une année en Ex-Yougoslavie comme journaliste au sein de la  radio de l’Armée de Terre. Personne n’avait été capable de vérifier l’une ou l’autre des hypothèses, peu importe, dans les deux cas Joss en sortait vainqueur. Mais j’ai toujours cru qu’il avait fait son service, il parlait si bien des incohérences de l’armée, des ordres absurdes, la précision de ses mots ne le plaçait pas dans le camp des réformés. C’était du vécu. Joss avait-il déjà enfilé un treillis et des rangers, j’en doute, il avait du bénéficier d’une combine, d’un certificat médical ou d’un passe-droit. A de rares occasions, Joss ôtait ses lunettes, il avait un visage poupin, d’enfant perdu, une bonne bouille. J’ai compris que ses lunettes, ses chaussures, ses costards sur mesure étaient sa carapace à lui, son armure pour affronter le monde extérieur. Joss était un petit garçon. Mais il savait que dans la société actuelle, les petits garçons sont avalés, absorbés, ils ont une durée de vie limitée. Joss se méfiait des hommes, c’est pourquoi il mordait le premier, simple instinct de survie. Il ne supportait pas qu’on soit familier avec lui, qu’on lui tape une claque dans le dos, qu’on le touche. Sinon, il devenait méchant comme un petit garçon à qui on aurait  menti.

Ecailletortue

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20 octobre 2007

Les dessins de Sempé

Marcellin

Joss ne faisait jamais d’éloges sur une personne de son entourage, il était impitoyable même, traquant le moindre de nos travers. Il n’était pas plus tendre avec les hommes politiques, d’affaires, les sportifs. Il grossissait souvent le trait et dégainait vite, toujours une insulte en réserve. Joss critiquait toute cette bande d’imbéciles que la télévision, les médias en général, encensent à longueur d’émissions. Peu d’« artistes » méritaient le respect. Sauf un, qu’il plaçait au-dessus des autres. Le dernier poète. Il aurait sacrifié sa maigre fortune pour n’avoir qu’une part infime de son talent. Joss se transformait en midinette, en adorateur zélé quand il évoquait le trait fin, le génie du dessinateur Jean-Jacques Sempé. Peu d’écrivains avaient la force de Sempé. Il en aurait presque pleuré. Joss avait le même œil bienveillant et rageur sur les hommes que son idole. Joss appréciait la tendresse chez Sempé, surtout lorsqu’il dessinait l’enfance. Sempé avait le don de bouleverser par des histoires toutes simples, celle du petit Marcellin Caillou qui rougissait sans raison ou celle de Raoul Tabourin, réparateur en cycle incapable de tenir sur un vélo. L’absurdité de l’existence, la vanité des hommes, en trois croquis Sempé sondait la bêtise humaine. Joss aimait tellement Sempé qu’à chaque occasion, naissance, anniversaire, fête, il envoyait à ses proches une carte qui était forcément un dessin du maître. Joss était parfois un homme très attentionné et sensible. Il s’était même mis à lire le New Yorker là aussi juste pour la distance de Sempé, son côté décalé. Je crois que Joss admirait Sempé pour son élégance, sa violence contenue. Des dessins où l’on voyait de vieilles femmes sur des vélos, des patrons satisfaits d’eux, des écrivains narcissiques et des femmes jalouses, Joss les accrochait un peu partout dans son appartement. Juste avant de nous quitter, il m’avait envoyé pour ma fête un dessin découpé dans une édition de poche. Tiré de l’ouvrage « Luxe, calme et volupté », on y voyait un homme riche, bien habillé, admirant de son balcon son jardin somptueux, ses fontaines royales et tenir une tasse de café.  L’anse de la tasse lui restait dans les mains, la tasse se trouvait alors en lévitation prête à saloper son costume et l’homme conservait le sourire aux lèvres ne se rendant compte de rien. La catastrophe en marche. Comme si chaque instant la félicité pouvait se muer en tragédie, petite tragédie. C’était la façon de Joss de me dire que rien était acquis.

Semp_

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16 octobre 2007

Le cigare en forme d'obus

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Joss était un vrai cachottier, mystique du secret. Même s’il lui arrivait de montrer sa vraie face, cela ne durait jamais longtemps. Il préférait amuser ses amis. Jamais il ne parlait de lui, il aurait trouvé ça d’une impolitesse et d’une impudeur malsaines. Je ne l’avais jamais vu fumer en public. J’en avais conclu qu’il n’était pas fumeur. C’est là que la perfidie de Joss prend toute sa mesure. Les gens que l’on rencontre sont souvent d’une banalité, d’une transparence crasse que fréquenter Joss avait quelque chose de jouissif. Plus vous étiez proche de lui, plus il s’éloignait, un vrai yo-yo, faisant parfois des retours spectaculaires. Le cigare fait partie de ses mystères. Joss était un amateur de Havane mais jamais vous ne l’auriez vu tirer sur un cigare en public. Il trouvait ça désagréable, il considérait le Havane comme un plaisir solitaire. Par égoïsme et civisme, Joss fumait seul, le plus souvent dans les jardins publics. Je l’ai aperçu un jour assis sur un banc du Luxembourg, les jambes croisées, son visage brouillé par une épaisse volute grisâtre. C’était peut être l’un des rares moments où il était parfaitement détendu. Je lui avais dit l’avoir aperçu. Il nia farouchement d’une mauvaise foi désespérante. J’avais du confondre. Et quelques jours après, il m’offrit un Vegas Robaina à la cape sombre, nervurée en forme d’obus. Il fumait spécifiquement ce module. Il me parla du cigare avec des mots simples, des sensations naturelles, évitant le langage des prétentieux. Joss avait des secrets avec chacun de nous, moi ce fut le cigare, d’autres la peinture américaine, encore d’autres Sinatra, j’ai même entendu la pêche à la cuillère. Formidable personnage de roman. Je n’ai jamais fumé avec lui. L’Unicos qu’il m’offrit, je l’allumais moi aussi seul aux Tuileries avec cette satisfaction de communier par les cendres avec lui. Mon goût s’est depuis aguerri et je préfère aujourd’hui un robusto de chez Cohiba. Mais chaque année, depuis sa disparition, j’embrase un Vegas Robaina. Finalement, ce module est à son image, féminin, chocolaté et puissant. Il lui ressemble. Facile d’accès mais plus complexe qu’il n’y paraît.

Robaina

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12 octobre 2007

L'Héritier de Philippe Labro

belmondoflicouvoyou

On ne connaissait rien de la vie de Joss, quelques anecdotes sur ses parents, mais pas assez pour se faire une idée sur l’enfant, l’adolescent qu’il avait été. Et pourtant son film préféré était "L’Héritier" de Labro, y avait-il quelque chose à creuser dans cette voie ? Aujourd’hui, je sais que non. Il était surtout un grand fan de Jean-Paul Belmondo et de Charles Denner. Il connaissait dans les moindres détails leurs filmographies. Il imitait la démarche de Belmondo, cette façon si particulière de gonfler le buste, de rentrer les genoux et de sourire. Il aimait le côté confus de Belmondo, ses arrivées en hors-bord dans les halls d’hôtels, ses sorties en hélicoptère, ses diverses escapades sur le toit du métro, d’un camion, d’une voiture. La panoplie de Belmondo, admirable touche à tout, le comblait. Et Denner, la voix de Denner, le rendait mélancolique. Elle laissait un goût de raté, de gâchis, d’impuissance. Denner et Belmondo formaient à eux deux peut être la vraie personnalité de Joss. Exubérant, primesautier comme Jean-Paul que les malheurs de l’existence ne semblent jamais atteindre et renfermé, limite asocial comme Charles à jamais inconsolable. Dans "L’Héritier", les femmes sont belles, Italiennes et accessoires. Elles sont juste à l’écran pour donner cette touche de glamour à l’héritier incarné par Belmondo. Elles papillonnent autour de lui. Joss savait par expérience que dans la vraie vie, c’était tout simplement le contraire. Les hommes tantôt séducteurs, tantôt abandonnés gravitent autour des femmes. Mais ils n’ont jamais la main. Ils ne sont jamais maîtres du jeu, juste des pièces pour décorer le plateau. Une question me hantait comment faisait-il pour vivre ? Il semblait toujours disponible, à l’abri du besoin et totalement libre. Il ne menait pas la grande vie, mais les voitures, les restaurants, l’appartement, son quotidien avait tout de même un coût. Dans la logique de Joss, le travail n’était qu’une forme évoluée de l’esclavage, selon lui, soit vous naissiez bien comme "L’Héritier" et vous passiez votre vie à donner des ordres, soit vous naissiez mal et là, vous passeriez un jour par la case prison. Si vous n’entriez pas dans une de ses deux catégories, vous n’étiez qu’un pantin, une marionnette qui gesticule sur commande. Joss n’osait avouer qu’il existait une troisième catégorie pour qui il avait une grande estime les « artistes », mais ils étaient rares à mériter cette qualification. La plupart était des usurpateurs. Joss était à sa façon un artiste.

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10 octobre 2007

CLIFTON, LE HEROS DE JOSS

Clifton

Les seules fois où Joss évoquait son enfance, il racontait comment sa mère lui avait acheté son  premier livre. Elle était montée à Paris pour une opération chirurgicale et pour se faire pardonner de son absence, elle lui avait ramené une Bande Dessinée du héros Clifton, une sorte de colonel des services secrets britanniques en semi-retraite qui vit entouré d’une servante Miss Partridge et de plusieurs chats. J’ai cru que cette anecdote était inventée pour nous attendrir, au début j’ai même pensé à l’un de ses stratagèmes dégueulasses et puis j’ai remarqué que Joss possédait bien la collection complète des dix neuf albums de Clifton. Certaines couvertures souffraient du temps et des manipulations. Tout ce qui touchait à lui m’intéressait, je me suis donc mis à lire Clifton. Ce ne sont pas les histoires gentiment policières qui m’ont intrigué, mais le personnage de Clifton. Joss s’était lui aussi inspiré de ce colonel bonhomme pour se forger une personnalité. Clifton porte un imper comme Joss, Clifton roule avec une vieille voiture comme Joss, Clifton rougit quand il croise une belle femme comme Joss, Clifton est beau et il ne le sait pas comme Joss. Il offrait souvent à son entourage des dessins de Sempé, ses amis étaient flattés. Sempé a le trait intelligent et flatte l’ego. Avant qu'il ne disparaisse, il m’a

acheté une reproduction de Clifton, une miniature d’une quinzaine de centimètres qui le représente, son écharpe rouge enroulée autour du col relevé de son imper. Je vis à l’époque dans ce geste les preuves de son amitié. Ai-je eu raison ? Depuis, Joss s'est évaporé dans la nature. Où est-il ? 

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LA COLLECTION PLAYBOY DE JOSS

Playboy

J’ai toujours vu Joss entouré de livres et de magazines. Mais sa grande fierté était de posséder la collection complète des PlayBoy depuis le début des années 70. Lui qui parlait à peine quelques mots d’anglais était un grand spécialiste de Hugh Hefner le créateur de la revue, il se souvenait de toutes les playmates par leurs noms et mensurations. Chez un autre, on aurait pu trouver cette collection déplacée, presque perverse. Une drôle d’idée pour un adulte. Joss ne souffrait d’aucun complexe, il avait même un certain succès auprès des jeunes femmes. Mais Joss ne cachait pas sa passion pour la photo de charme. Il reprochait souvent à Play Boy son papier de mauvaise qualité et ses éclairages de fortune. Joss aimait surtout l’idée qu’une fille serveuse, étudiante ou infirmière de l’Amérique profonde se retrouve dans tous les kiosques du monde entier en  triple pages complètement nue. C’était son côté communiste, partageur. Joss n’était pas dupe, la plupart des filles avait, à peine, effleuré les bancs de l’université ou de l’hôpital plus intéressées par les boîtes de strip-tease et les castings sauvages. Je crois que Joss était attiré par les grandes brunes à la poitrine avantageuse. Minutieusement, il les répertoriait dans PlayBoy qui chérissait les blondes selon les goûts du vieux Hugh. Quand par miracle une brune faisait la Une, il nous en donnait une description précise. « Le sein assez haut, joli mamelon, cuisses musclées, épaules larges, chevilles robustes, fesses parfaites, visage texan ». Jamais en soirée, vous ne l’auriez vu tourner autour d’un mannequin, d’une actrice à la mode, il me parlait souvent de cette sensualité qu’ont les filles bien dans leurs corps, celles qui ont des formes et de l’esprit. A ce sujet, il était évidemment à l’opposé de l’opinion générale. Joss avait si longtemps compulsé ses magazines qu’il analysait avec sagacité les évolutions physiques des playmates, leur épilation, leur coiffure et les ravages de la chirurgie esthétique. Je me souviens d’un nom qui m’avait marqué, une certaine Nancy Cameron miss janvier 1974 qu’il qualifiait de « mutine et aguicheuse ». Là aussi, Joss a eu une influence sur notre vie, il m’arrive quand je suis en déplacement dans une gare ou un aéroport de feuilleter le PlayBoy US et de m’attrister sur l’absence de brunes. Ma fiancée est parfois inquiète de mon attitude.

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LES SOULIERS DE JOSS

J’ai tout de suite été frappé par les souliers de Joss. Ils brillaient. Enfin, ils possédaient une couleur que je n’avais jamais vue auparavant. Je suis encore aujourd’hui incapable de dire s’ils étaient noirs, marrons, plutôt métisses. Joss en avait de toutes les formes, des richelieus, des mocassins, des boucles, des derbys, des bottines. Toutes ses paires de chaussures étaient alignées comme à la parade dans une penderie spécialement aménagée à cet effet. Tard le soir, quand il avait un peu abusé sur le Gevrey-Chambertin, il disait avec sincérité que ses souliers étaient sa seule arme pour se faire accepter des puissants, son seul luxe, sa gourmandise. Et il se rappelait avec émotion de sa première paire de mocassins Weston offerte par son père pour son quatorzième anniversaire. Il me raconta que le jour où il les enfila, il se sentit invincible. A l’âge où la plupart des adolescents croient aux super-héros et chaussent de grossières baskets, le jeune Joss foulait le pavé, habillé comme un secrétaire d’état. Joss n’avait pas d’âge. Il était typiquement français. Il ne lui serait jamais venu à l’idée d’acheter des chaussures anglaises ou italiennes, américaines n’en parlons même pas. Ils parlaient de ses Weston comme de proches cousines de Limoges, des amis de la famille qui ne vous quittent jamais, vous accompagnent tout au long de votre vie. Joss était un homme à théorie, bardé de certitudes, que ce soit sur les voitures, sur les livres ou les souliers. Les rares fois où nous sommes sortis ensemble, il avait le don de repérer, de classer et de juger les gens selon leurs chaussures. Mais Joss ne s’arrêtait pas à des considérations sociales, il faisait une analyse psychologique des personnes assez poussée. Chaque forme associée à une couleur rentrait dans une catégorie spécifique. A ses yeux, une paire de mocassins ne convenait pas à un adulte, passé trente ans, il fallait abandonner ces modèles. Les mocassins étaient pour lui synonymes de sorties de lycée, de baisers volés, de ce mélange d’insouciance et de sérieux que l’on a à cet âge là. Si vous portiez encore des mocassins, Joss vous traitait comme un enfant qui n’a pas mué. Les chaussures à pompons lui évoquaient la province et sa cohorte de notables désuets, le crocodile et le lézard les diplomates africains qui sentent l’eau de cologne, les boots en daim des nostalgiques de mai 68 qui se déplacent en moto BMW. Joss était vraiment drôle et spirituel. Quand on le voyait pour la première fois, on était attiré par ce sourire flamboyant et triste, puis on baissait la tête pour admirer ses chaussures. Elles en jetaient !

aubercy

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09 octobre 2007

L'AMC PACER DE JOSS

Pacer_Joss

Joss, comme je vous l’ai dit, connaissait sur le bout des doigts l’histoire de l’automobile. Les voitures de sport avaient sa préférence, mais dans sa folie acheteuse, il avait acquis sur internet aux Etats-Unis une AMC Pacer que je ne vis jamais débarquer en France. Encore une lubie de Joss, une manière de jouer avec l’argent, de se faire remarquer, de susciter l’intérêt de ses amis, de sa concierge, de son marchand de journaux. De l’excès, toujours de l’excès. Aujourd’hui, je me rends compte que nous étions bien fades par rapport à lui, à peine dégrossis, par chance il nous insuffla un peu de sa liberté. Joss était tombé amoureux de l’AMC Pacer, sorte de petite voiture américaine des années 70, aux fesses bombées et au dos voûté. L’exemple du parfait échec commercial. Joss adorait cette voiture rare et capricieuse. Il la voulait absolument, non pas à cause de ses performances, de sa ligne, de son confort, il la voulait par nostalgie. Il se souvenait de la publicité avec Brigitte Bardot, des établissements Jean Charles, de cette époque où il suffisait de mettre BB sur le capot d’une américaine pour espérer la vendre. Il regrettait la naïveté de ces années-là. Joss ne tarissait pas d’éloges sur la Pacer, bombonne ricaine, trop large, trop courte, trop gourmande en carburant, trop à part… Joss, comme la Pacer, faisait figure de gentil intrus, jamais vraiment à sa place dans le monde actuel, indéfinissable, inclassable. Sans passé, sans avenir, Joss pointait souvent nos mesquineries, nos rivalités absurdes mais il savait aussi nous faire profiter des moments de joie, de fraternité que nous ne voyions même plus aveuglés par notre nombril. Joss et sa Pacer, je regrette de ne pas les avoir vus dans les rues de Paris. L’année dernière, j’étais en vacances dans la famille de ma fiancée, du côté d’Avignon. Dans un village plongé sous un cagnard d’enfer, à l’ombre d’un tilleul, j’ai vu une AMC Pacer. Je me suis garé et ai coupé le contact sous les yeux surpris de ma future belle-famille. Je leur ai dit que j’en avais pour quelques secondes. Je l’avais reconnue  cette bonne bouille au ton bicolore. Je me suis approché. Etait-ce la voiture de Joss ? Je ne sais pas ce qui m’a pris, mais j’ai sonné à la porte de la maison la plus proche. Un barbu en bermuda m’a ouvert, je lui ai demandé s’il connaissait le propriétaire de la Pacer. C’était lui, il m’a souri, ravi que l’on s’intéresse à sa progéniture, était-elle à vendre ? Il me dit qu’une Pacer ne se vendait jamais. Nous parlâmes deux minutes et je regagnai ma voiture. J’avais cru que Joss se cacherait là derrière cette porte. Ma fiancée ne m’adressa plus la parole de la journée. Quant à sa mère, elle passa l’après-midi à me demander si j’allais bien, si je n’avais pas soif ou si je voulais lui passer le volant.

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LA CRAVATE EN TRICOT DE JOSS

tricot

Joss s’habillait de façon classique mais jamais commune, il ne suivait aucune mode et paraissait toujours dans le coup. Intemporels, ses costumes l’étaient. Il changeait souvent de vêtements, je me suis toujours demandé comment il pouvait entasser toutes ses affaires dans son minuscule deux pièces. Les habits de Joss étaient soigneusement usés, de cette patine naissait son allure. Il s’affichait parfois avec des cravates en tricot. Joss les adorait. Le même genre de cravate que porte Jean d’Ormesson, un tricot bleu. C’était toujours étonnant de voir un garçon d’une trentaine d’années avec ces vieilles cravates de grand-père. Et pourtant, sur lui, les cravates en tricot devenaient tendance, d’une incroyable modernité. De plus, le côté artisanal ne manquait pas d’attiser la curiosité des femmes qui s’empressaient de toucher la matière, de tripoter cette bande de tissu. Joss était vraiment à part. Je le soupçonne d’avoir vu dans un vieux film des années 60 un acteur avec ce style de cravate. Effectivement, Lino Ventura avait l’habitude de mettre à l’écran et à la ville ces cravates en tricot souvent avec une chemise à petits carreaux assez fréquente chez les Italiens élégants. A chaque fois que je croise un homme avec une cravate en tricot, il a plus de soixante ans et marche avec une canne. Joss n’avait pas d’âge. Maintenant que j’y pense, la dernière fois où je l’ai vu, sur la banquette arrière de sa 404, une dizaine de cravates avait été jetée là, précipitamment. Etait-il sur le départ ? Avant notre mariage, nous avons fait le tour de ma belle-famille, pour l’occasion, je m’étais acheté une cravate en tricot de couleur parme, très fine. Quand ma fiancée m’a vu sortir de la salle de bains avec ça autour du cou, elle m’a gentiment demandé de l’enlever, « Quelle horreur ! Tu ne vas pas mettre un vieux truc pareil pour aller chez mon oncle, déjà que tu te vieillis avec cette coupe de cheveux en arrière ».  Je n’ai donc jamais mis de cravate en tricot, je le regrette, il faut que je patiente encore quelques années. Joss en met-il encore ?

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