17 mars 2009
La Promotion Jaguar
Je m’étais acheté à la fin des années 90 une Jaguar XJ 6 qui avait déjà une bonne trentaine d’années d’existence. Elle m’avait coûté le prix d’une petite voiture de ville, elle tombait souvent en panne, je la prenais parfois le week-end. Elle était vraiment belle, marron glacé avec un intérieur en cuir qui vieillissait intelligemment. J’avais trouvé un travail en région parisienne, je me rendais au bureau en transport en commun. J’habitais dans un meublé à Bagnolet et je payais une place de parking dans Paris à l’année pour la Jaguar. La boîte qui m’employait distribuait en France du matériel informatique. J’occupais un poste subalterne dans un service marketing. Je faisais des études de marché, des profils de clients, quatre ans passés sur les bancs de la faculté d’histoire pour me retrouver devant un écran d’ordinateur avec des courbes, des tableaux et des maux de tête. Le chômage n’a pas épargné ma génération. J’avais pas mal galéré avant de trouver cet emploi. Je vivais seul. Je m’ennuyais ferme. Je ne voyais pas très bien comment me sortir de ce trou. Nous étions quatre cents personnes à partager le même immeuble, une tour en verre dans le style américain qui était censée faire moderne. J’étais exploité et je le savais. Avec mes collègues, nous avions trouvé un troquet où tous les midis, nous prenions une pression et un jambon beurre. Notre vie était réglée. Nous arrivions le matin vers 08 H 30 et repartions le soir à 18 H 30 précises. Nous étions mal payés, notre direction pensait le contraire. En milieu d’année, notre chef avait été muté dans le Sud de la France, c’était un gros bonhomme toujours en train de brailler, mais finalement assez inoffensif. Il avait dépassé la cinquantaine et était originaire de Cahors.
Il m’avait à la bonne, il était persuadé que comme nous venions de la même région, nous partagions les mêmes valeurs : la bonne bouffe, le rugby, les blagues en dessous de la ceinture, enfin toute cette patine locale qui me faisait gerber. Je le laissais croire à ce genre de conneries. Il était bête. Je le trouvais absurde et volontiers mal élevé. Quand il est parti, il me supplia de passer le voir à l’agence de Marseille. Il rêvait. C’était un sentimental. Il avait le mérite d’amuser l’équipe, on se demandait souvent comme un abruti de sa trempe avait pu gravir tous les échelons de cette entreprise. Il allait terminer sa carrière Directeur régional du quart sud-est alors qu’il était seulement bon à tenir une buvette les jours de matchs. Notre grand jeu était de faire semblant d’avoir peur de lui. Ses colères nous amusaient beaucoup. Il était persuadé qu’il en jetait. Derrière ses vestes croisées et ses cravates colorées, se cachait une midinette. La grande question que nous nous posions tous était de savoir qui le remplacerait. Il y avait bien deux cadres sur les rangs, deux types qui avaient travaillé aux Etats-Unis, ils étaient du genre vorace. Sportifs par dessus le marché, l’un des deux courait tous les matins, il voulait arriver l’esprit libre. Libre de quoi ? Il était imprégné de la culture de l’entreprise, ça voulait dire qu’il revenait travailler le week-end. Nous, on était pour la culture d’entreprise mais seulement cinq jours par semaine et encore dans le respect légal des horaires. Au delà, le jeu aurait tourné à la provocation. J’avais commencé à envoyer des CV dans d’autres entreprises, je m’étais fixé comme objectif, d’habiter Paris avant la fin de l’année. Un matin, branle-bas de combat, convocation générale dans le bureau du directeur qui voulait nous présenter notre nouveau responsable. Il trouvait ça plus humain de le faire lui même. Il avait une fibre sociale, il n’avait licencié que cinquante personnes l’année dernière, c’était un modéré. Il avait « chassé » notre chef dans une boîte américaine, et pour faire jeune et ouvert, il avait choisi une femme. Ca plaisait à notre PDG quand il était parfois interviewé de dire qu’il embauchait des cadres supérieurs femmes. Il oubliait juste de préciser que l’ensemble des membres du conseil d’administration et de surveillance était des hommes. Il plaçait souvent des femmes dans des postes fictifs, la communication ou le marketing étaient des secteurs d’avenir pour les filles. Quand il s’agissait d’emplois stratégiques, on préférait piocher dans la famille proche du PDG, nous avions eu droit à ses fils, à ses cousins et même à son beau-frère. Elle s’appelait Marthe, elle avait trente cinq ans, des tailleurs stricts et des lunettes de secrétaire. Rapidement, nous regrettâmes notre demi de mêlé. Nous étions sous surveillance, elle contrôlait tout. Avec le gros de Cahors, nous étions plutôt relax, jamais il nous demandait de faire le suivi de nos activités, il était bien incapable de lire un tableau. Elle, par contre, mesurait notre rentabilité. Elle avait du chronométrer nos arrêts aux toilettes, nos pauses, elle voulait nous faire cracher. Une fille de l’équipe s’était plainte au délégué du personnel, sur ce coup là, il ne pouvait rien faire, dossier trop sensible. Il fallait qu’on serre les dents. Marthe ne vivait que pour le travail. Elle n’était pas mariée. Le genre vieille fille qui passe ses vacances sur ses dossiers, une vraie bûcheuse. Trois semaines après sa nomination, j’avais rencontré une fille dans mon immeuble, elle travaillait à la Poste comme conseillère financière, elle était aussi emballée que moi par son job. Nous avions le même âge. Un soir, je l’avais aidée tout simplement à porter ses courses, elle m’avait payé un verre chez elle et nous avions partagé le même scepticisme sur le monde du travail. Ses parents tenaient une épicerie dans les Landes. Elle avait un beau cul et elle riait fort à toutes mes blagues. Nous avions fini par coucher ensemble. Elle imitait Bourvil et elle faisait une collection d’affiches de cinéma, surtout des films italiens des années 60 avec Sophia Loren, Gina Lollobrigida, Claudia Cardinale. Elle me plaisait. Elle chantait faux. Le soir, nous nous racontions nos journées de galère, je lui avais parlé de ma nouvelle chef. Elle me disait que ça nous dressait mes collègues masculins et moi, pour une fois qu’une femme donnait des ordres. Elle était féministe primaire. Elle me parlait de ses clients, des malheureux à qui elle proposait de s’endetter toujours plus. Elle avait honte. Nous nous fréquentions depuis maintenant trois mois, et je lui avais promis une surprise. J’avais économisé pour l’inviter dans un restaurant étoilé de la capitale. Elle s’était préparée, maquillée comme si elle participait au bal des débutantes.
C’était vraiment touchant. Et pour couronner le tout, je l’avais récupérée en Jaguar. Elle n’était pas contente que je lui aie caché mon seul bien, une vieille voiture. Mais elle était également ravie, c’était la première fois qu’elle montait dans une si belle auto. Le voiturier lui avait ouvert la portière comme si nous étions des gens importants. Elle me dit que j’étais fou de l’emmener dans un si bel endroit. J’avais choisi un restaurant dont les fenêtres donnaient sur les Invalides, la nuit tombée, la coupole éclairée, nous étions bien jusqu’à ce que je vois deux tables plus loin ma chef qui avait troqué ses tailleurs de grand-mère pour un décolleté suggestif. Elle n’avait plus ses lunettes. Je n’arrivais pas à voir avec qui elle était accompagnée. Du coup, je fus chagriné comme si j’avais été suivi, comme si on ne pouvait pas vivre sans le regard des autres. Je ne dis rien à ma partenaire, je ne voulais surtout pas gâcher cette soirée. Ma chef ne se rendit compte de ma présence qu’au dessert, elle me dévisagea comme si j’étais un intrus, se demandant bien ce qu’un de ses employés faisait dans un tel restaurant. Dans sa tête bien faite, les choses étaient claires. Chacun sa place et la mienne dans les Routiers en bordure des Nationales. Ca aurait pu juste être une anecdote mais, la vie se charge de contrôler le cours des événements, nous nous levâmes en même temps qu’eux. J’étais très curieux de savoir avec qui elle dînait mais je n’avais aucune envie de lui parler, de m’abaisser devant elle. Ils sortirent de l’établissement juste derrière nous, j’avais eu le temps de repérer son ami. Je n’étais pas mécontent de moi, quand le voiturier avança la Jaguar, je lui donnais un billet de pourboire. J’aurais bien aimé voir leurs têtes. Le lundi matin, j’appréhendais le retour au bureau. La matinée se passa sans encombre, elle était en réunion. Mais après le déjeuner, j’eus un coup de fil de l’assistante du Président, il demandait à me voir. En une année, il ne m’avait jamais adressé la parole et je doutais fort qu’il connaisse mon nom. J’attendais debout dans son vestibule, pas très rassuré sur mon sort. Il ouvrit la porte avec un grand sourire et me proposa de m’asseoir. Il la joua décontracté, on lui avait parlé de mes qualités professionnelles, de mon sérieux qu’il n’avait pas su à temps déceler. Il le regrettait. Il me proposait de prendre immédiatement la direction de l’agence en plein centre de Paris, celle qui se situait Boulevard Saint-Marcel. Bien sûr cette promotion s’accompagnait d’un silence total sur les relations qu’il entretenait avec la nouvelle responsable marketing. Je lui affirmais qu’il pouvait compter sur ma confidentialité. Cette boîte commençait à me plaire, j’avais acquis les automatismes du jeune cadre dynamique. A la fin de l’entretien, il me parla des Jaguar qu’il avait possédées. Il était charmant. Je déménageais dans les trois semaines qui suivirent cette discussion. Ma « belle postière » comme je l’appelais, emménagea avec moi.
14 octobre 2007
Maudite Bentley
Depuis l’âge de treize ans, je collectionne tout ce qui touche de près ou de loin aux Bentley. Affiches publicitaires, miniatures, porte-clés, carnets d’entretien couverts de graisse, cendriers cassés et autres bibelots fantoches. Enfin toute une camelote d’objets aussi inutiles qu’hétéroclites. Je suis un vrai maniaque. Je crois que cette attirance pour la marque britannique remonte précisément à un jeudi après-midi, je rentrai de l’école et en allumant le poste de télévision, je suis tombé sur un épisode de la série « The Avengers ». Patrick McNee y conduisait une Bentley d’avant guerre avec toute cette suffisance et ce style qui font des anglais « nos meilleurs ennemis ». J’étais conquis. Sous le charme.
Plus tard, étudiant, j’entrepris même un voyage en Angleterre, berceau de la marque. Je m’étais posté devant les grilles de l’usine avec mon sac à dos et j’attendais des heures qu’une Bentley pointe le bout de sa calandre. En tout et pour tout, je n’en vis que deux en l’espace d’une semaine. Par contre, j’avais réussi à attirer l’attention de tout le quartier qui me prenait déjà pour le pervers local. Et puis, cette soudaine passion s’arrêta aussi nette qu’elle avait commencée. Les Bentley sont des jouets d’enfants, j’étais devenu adulte, je courais vers d’autres jeux tout aussi dangereux. Je m’étais marié avec une collègue, elle aussi professeur d’anglais, nous habitions dans une ancienne ferme rénovée à vingt minutes d’Auxerre. Jusqu’à il y a six mois, les Bentley avaient complètement disparu de ma mémoire. Alors que je feuilletais un magazine de petites annonces, je vis une Bentley à vendre coincée entre une vielle machine à laver et une remorque accidentée. Bien que je ne sois plus un spécialiste, son prix me parut dérisoire d’emblée. Comme le propriétaire se trouvait à une cinquantaine de kilomètres de chez nous, je me décidai à l’appeler. Un vieux monsieur me répondit que la voiture n’avait toujours pas trouvé acquéreur, et qu’à son âge une limousine anglaise, ce n’était plus très raisonnable. Nous nous fixâmes donc un rendez-vous pour le week-end suivant. Nous arrivâmes ma femme et moi après le déjeuner, avec le sentiment de s’engager dans une drôle d’histoire. L’homme qui nous accueillit semblait perturbé, la mine fatiguée, on voyait qu’il s’efforçait de faire bonne figure mais qu’au fond de lui un drame l’accablait. La Bentley était recouverte d’un drap blanc. Je la voulus immédiatement ensorcelé comme un gosse devant un bocal de bonbons. La couleur, le cuir vieilli, les chromes, tout me plaisait chez elle. Ma femme, garante des comptes du ménage, eut à ce moment là une petite frayeur regrettant d’avoir épousé un affreux dépensier. Qu’allions nous faire d’une telle voiture ? me répétait-elle à l’oreille. Ne refusant aucun de mes caprices, et je pense séduite, elle aussi, par l’auto, elle signa le chèque. A peine
10 000 euros, le prix d’une petite voiture de ville. L’ancien propriétaire nous expliqua qu’il l’avait achetée au début des années 80 à un artiste qui voulait s’en séparer le plus vite possible. Les pannes fréquentes, la jalousie des autres conducteurs l’avaient lassées. Et le plaisir s’était transformé en cauchemar.
Notre vendeur l’avait remise en état et s’en servait pour des balades en Bourgogne. Mais trois mois après son acquisition, sa femme était tombée gravement souffrante, une maladie des os lui paralysa les jambes l’obligeant à circuler en fauteuil roulant. Il nous raconta même le tragique épisode, alors qu’il garait la Bentley, il entendit son épouse hurler de tous ses poumons. Ses jambes tremblaient sous sa jupe longue, ses mains cherchaient désespérément un appui et elle s’écroula sur le sol, tétanisée de douleur. Depuis, aucun médecin n’avait trouvé la cause de ce mal terrible. Cette histoire nous avait serré la gorge et quelque peu refroidi, mais nous nous étions dits qu’en leur achetant cette vieille voiture, nous les débarrassions d’une source d’ennuis. Je revois encore la tête des Pécheux, nos voisins d’en face, un couple d’infirmiers à la retraite, quand nous débarquâmes dans le lotissement au volant de cette machine. Nous n’avions pas été arnaqués, l’anglaise tournait comme une horloge seulement un peu trop gourmande en carburant. Nous participâmes même au début du printemps à un rallye touristique du côté de Bordeaux. Mon épouse ne regrettait pas notre achat bien au contraire elle s’en vantait auprès de ses copines du yoga. Nous avions décidé d’avoir un enfant, mais malgré nos efforts répétés, il tardait à venir. Un soir d’octobre, je revenais d’une réunion de parents d'élèves harassante, qui m'avait lessivé. Trente cinq mères à défiler dans mon bureau avec l’intime conviction que leur progéniture était un génie, bien évidemment incompris. Ce soir, là, je n’aspirais qu’à prendre une douche chaude, quand j’aperçus ma femme allongée sur le divan, sa tête compressée entre deux coussins. Une migraine la tiraillait depuis le matin, je lui conseillai de se coucher, demain elle se réveillerait l’esprit clair, le crâne libéré. Mais le lendemain, comme le surlendemain, sa migraine ne fit qu’empirer la clouant au lit. Aucun examen, aucune analyse ne perçait à jour ce mal atroce qui la rongeait. Notre vie était devenue un enfer. Je me souvins que lorsqu’elle était montée dans la Benltey pour la première fois, elle avait failli s’évanouir. Nous avions ri, mettant ce léger malaise sur le compte de l’excitation. Je voulus tout de même recontacter notre vendeur, il avait l’air en bien meilleure forme, il me demanda des nouvelles de ma femme et de son ancienne voiture, à sa voix, on l’aurait cru rajeuni de dix ans. Je lui demandai si sa femme souffrait toujours autant, il me répondit que par miracle, elle avait retrouvé l’usage d’une de ses jambes et que les médecins étaient optimistes. Avant de raccrocher, je le questionnai sur le 1er propriétaire de la voiture prétextant un doute sur la date de mise en circulation. Par chance, il avait conservé ses coordonnées. C’est donc avec une certaine anxiété que j’eus au bout du fil Stanislas Mansard, ancien forain aujourd’hui rentier sur la Côte d’Azur. Il me confirma que la Bentley avait bien été enregistrée le 1er mai 1981 à la Préfecture de Bayonne, son cirque faisait une tournée dans le pays Basque pendant un mois à cette époque là. Il se souvenait parfaitement du jour, même de l’heure car sa fille de 17 ans avait fugué avec un homme de dix ans son aîné. Heureusement, aujourd’hui elle était mariée avec son kidnappeur, et ils venaient d’avoir un petit garçon. Sans attendre, je mis un jerrican d’essence dans le coffre de la Bentley. Je connaissais un terrain vague à la sortie de Sens. Au bout d’efforts interminables, les mains gelés, enivré par les vapeurs d’alcool, la Bentley daigna enfin prendre feu. Je m’éclipsai seul dans la nuit avec l’espoir de retrouver ma femme guérie. L’odeur de la tôle incandescente et une flamme rousse attirèrent l’attention de trois jeunes garçons de retour de boîte de nuit.
Grâce à l’extincteur habilement dissimulé sous le siège passager comme dans les voitures de course, ils éteignirent le brasier qui avait seulement endommagé la malle arrière. Le plus âgé des trois, Jean Claude appela sur son portable son père, fier de lui annoncer qu’ils étaient les heureux propriétaires d’une Bentley et qu’il fallait la stocker dans une de leurs granges avant que la police ne rapplique. Ils se félicitèrent remerciant le ciel de les avoir guidés ce soir là.
11 octobre 2007
Gomme usée
Petit Pierrot, tête de piaf ou la crevette, toute sa jeunesse, Pierre Evian avait supporté ces surnoms de cours de récréation, maudissant la nature de lui avoir donné un corps de moineau. Deux bras pas plus épais que des Mikados suspendus sur un buste de mulot. La vocation de tueur lui était venue de cette époque. Enfin, il faisait surtout trop de fautes en dictée pour prétendre à une carrière littéraire. La destinée tient parfois à peu de choses, un participe passé mal accordé et une institutrice, Madame Fleury, une salope de première qui vous surprend dans un coin des toilettes en train de vous astiquer. Au lycée, quelques années plus tard, en classe de Terminale, Pierre s’était presque fondu dans cette masse immonde, abjecte d’élèves prétentieux et amoureux. Parfois au détour d’un couloir fusait une réflexion sur son physique malingre et sa bouille rachitique. Ces quolibets, surtout venant de jolies filles, le faisaient sourire…de rage. Miné et meurtri par tant de bêtises. Alors Pierre, comme tous les adolescents secrets et complexés de son âge, s’était enfermé dans un monde parallèle, la pendule bloquée dans les années 60. Des rêves de DS noires, de gabardines en cuir et d’alcool frelaté. Un monde idyllique où tous les truands ressemblaient à Ventura, portaient des costumes cintrés, des pompes de maquereaux et balançaient des répliques d’Audiard. Un soir de décembre, rentrant de l’école, par mégarde, sans intention de nuire, Pierre avait vengé d’un coup, d’un geste, ses années de mépris. La charcutière, « la Rosalie», une grosse femme couperosée s’était retrouvée sur le carreau de sa boutique. Raide. Les yeux grands ouverts. Inerte dans son sang violacé. La nuque brisée par l’angle de l’étal. Pas de cris, pas de témoins. Une insulte de trop, les commerçants sont souvent trop bavards ! A partir ce de jour-là, Pierre s’était dit que tuer était une chose bien simple, à la portée d’un écolier chétif. Une affaire banale. Donc, il recommencerait. C’était même le seul domaine où il excellait. Ce regard inoffensif, d’homme accablé, perdu en avait surpris plus d’un. Pierre vivait de ce commerce particulier, ce n’était ni une activité passionnante, ni excitante, ni dangereuse, ni un sacerdoce, juste le moyen de gagner sa vie et de régler ses factures d’électricité. A la différence des malades, des psychopathes, des serial killer, qui tuent par plaisir, par amour, par délire, Pierre menait une vie rangée de cadre moyen, de fonctionnaire pépère. Le matin, au lieu de se rendre au bureau, de se planter là des heures devant l’écran de son ordinateur, de rêvasser à la belle secrétaire du service export, celle chez qui on devine sous ses chemisiers, une appétissante poitrine bombée, Pierre partait assassiner.
Une épouse trompée, un journaliste trop zélé, un commerçant gênant ou un conseiller municipal scrupuleux.
Pierre s’était fait un nom dans le métier. Il n’était pas de cette race de tueurs à gage, de spécialistes que l’on voit au cinéma, ou qu’on lit dans les romans d’espionnage. Pas le genre beau gosse, regard de braise et attaché-case d’agent secret. Pierre était un Monsieur tout le monde, un petit artisan du crime, un nettoyeur de cage d’escalier. En trente ans, son seul titre de gloire était d’avoir renversé un chanteur de variété des années 70 à la sortie d’un gala minable. Salle polyvalente « Jacques Prévert », à la limite d’une ZUP pouilleuse, Pierre avait fauché au volant de sa 404 la vedette déchue devant quelques fans qui n’en revenaient pas d’assister en direct à un meurtre. L’affaire avait fait la Une de la presse locale, l’ancienne star une dernière fois sortie de l’anonymat, lui l’oublié des plateaux de télévision et des stations musicales pour grand-mère en mal d’amour. Un coup facile commandité par un autre artiste de seconde zone jaloux d’avoir perdu le mirifique contrat de « la tournée des plages d’été ». Trois semaines de concert dans les campings trois étoiles des Landes. L’aubaine inespérée de relancer une carrière moribonde. Le plus souvent Pierre préférait les coups « à la bonne franquette » comme il les appelait. Il s’était même fait une spécialité dans l’adultère et la succession crapuleuse. Deux secteurs en pleine expansion. Pierre avait une toute petite préférence pour les mères de famille qui désiraient supprimer leurs maris volages. En général de belles femmes, la cinquantaine, dignes, accablées par les cabrioles nocturnes de leurs époux. Avec la volonté farouche de tirer un trait sur un mariage raté, sur quinze ans de vie commune avec un porc, un baiseur de stations service. Le mari, classique, directeur commercial, chef d’entreprise, bistrotier, toujours grande gueule, la vanne misogyne, la Mercedes dernier cri. Puant. Pierre les attrapait en général en compagnie de serveuses vulgaires, les seins tombants, les babines maquillées dans des troquets en bordure de nationale. Il se demandait toujours ce qui avait pu séduire ses clientes, vingt ans auparavant. Il trouvait les hommes laids, sans panache, mais drôles. Surtout une balle dans la tête, le caleçon sur les genoux et la pouffiasse à poil. Le plus facile dans le métier de tueur était sans aucun doute le crime politique. Pierre trouvait parmi les députés, présidents de conseils généraux, voire maires de petites communes, ses plus fidèles clients. De sympathiques voyous, qui pour grappiller quelques voix auraient tué père, mère, enfants et voisins. Des opportunistes sans scrupules. L’avantage avec ses assassinats professionnels résidait dans le règlement immédiat en liquide et l’assurance d’une impunité totale. Le meurtre dans le milieu étant largement admis et pratiqué.
Le week-end, Pierre bricolait sa vieille Peugeot, et écoutait à tue-tête dans son garage les tubes surannés des « Chats Sauvages », « Chaussettes Noires », « Commettes » et autres groupes aujourd’hui disparus. L’injection de la 404 lui donnait des sueurs, depuis trois semaines, il n’arrivait pas à régler cette mécanique de 40 ans d’âge. Souvent le dimanche, il partait en balade avec ses amis du club de voitures anciennes qui se faisaient appeler « les vieux beaux ». Quelques kilomètres pour décrasser leurs vieilleries, de quoi amuser les promeneurs en famille et les apprentis cyclistes.
Pierre avait une vie bien réglée, comme tous les vieux garçons, un cérémonial bien huilé ; samedi : mécanique, musique sixties et film en noir et blanc ; dimanche : grasse matinée et tours du pâté de maison. En refermant le capot, il entendit le téléphone sonner dans son salon, il remonta quatre à quatre l’escalier et réussit à décrocher à temps. L’appel ne dura que quelques secondes. Il raccrocha soucieux, un peu chagriné. Il n’avait pas l’habitude de tuer le dimanche. Mais là, une urgence, des héritiers désireux d’abréger les souffrances de leur mère et pressés d’empocher les SICAV en banque.La vielle dame logeait dans une maison bourgeoise à l’entrée d’un village en bordure de la Marne, elle vivait seule, sans mari, sans amant et surtout sans clébards. Pierre détestait les animaux, et encore moins leurs propriétaires. Il ne comprenait pas pourquoi les retraités s’entichaient d’horribles chiens qui souillaient leurs maisons et pompaient leurs pensions. Pierre avait la phobie du Loulou de Poméranie, s’il avait fallu créer une association pour l’extermination de cette race, il en aurait été le Président. Il exécrait leur couleur, leur odeur et leur côté misérabiliste. Si Pierre prenait un plaisir immense à restaurer ses voitures, il exultait lorsqu’il criblait de balle un Loulou perdu dans la ville. Autant abattre les gens ne provoquait chez lui aucune jouissance, autant dégommer cette sale bestiole le plongeait dans un bonheur absolu. Un état de béatitude. Malheureusement, les occasions de trucider un Loulou se faisaient rares. Leurs maîtres les protégeaient comme des enfants. Ce dimanche matin là, Pierre s’était réveillé en pleine forme. Et finalement, Cette histoire de dame âgée ne lui prendrait que deux ou trois heures. Il pensait même être à l’heure pour la sortie de l’après-midi. Il avait enfilé son costume rayé, sa cravate club et des souliers usés pour lesquels il avait une préférence. Le cuir craquelé, la couleur patinée par les ans, et des semelles tellement lisses qu’elles lui permettaient de pénétrer chez ses victimes en toute discrétion. La Peugeot démarra du premier coup sans bruit, tout en souplesse, les heures passées à triturer cette injection n’avaient pas été vaines. Pierre comprenait les enfants de cette femme, encore dix ans avant de décrocher le pactole. C’était décidément trop long pour des gens qui devaient payer leur loyer, les études supérieures de leurs enfants, les vacances au ski, à la mer sans oublier le changement de voiture avant le printemps. Non, la vie était injuste, à quoi servaient ses millions de placés, à acheter des potages en briques, à changer le papier peint dégueulasse d’une maison de famille qui serait vendue dès son décès. Pour une somme tout à fait raisonnable, Pierre solutionnait cette situation et redonnait la joie de vivre à une famille en détresse. Lorsqu’il arriva à l’entrée du bourg, la rue était complètement déserte, le quartier en pleine léthargie, repas dominical oblige. Pierre aperçut la vieille dans sa cuisine à travers la fenêtre. La tête baissée sur une assiette remplie de haricots verts, Il la trouva d’emblée sympathique, une bonne grand-mère. Elle regardait à peine le journal télévisé de TF1, surveillant parfois si le brushing de Claire Chazal tenait bon. Elle avait l’air en forme l’aïeule, Pierre comprit pourquoi ses enfants l’avaient mandaté. A la voir, on lui aurait donné dix ans de moins, une petite vie bourgeoise sans travailler l’avait conservé des ravages du temps. Dire que ce soir, elle dormirait à jamais sur son lit entourée de toute sa famille en pleurs ne comprenant pas pourquoi ils avaient mérité un tel drame. Pierre s’activa, il avait encore trente minutes de route avant de retrouver « les vieux beaux ». Pour la première fois de sa vie, il s’était trouvé des amis, enfin des compagnons. Il était heureux. Sa différence physique n’était plus pour lui un lourd fardeau à porter. Il avait même songé en début de semaine, à raccrocher, à changer de métier. Il avait même pensé à se marier, à trouver une épouse. La vieille n’eut pas le temps de se retourner que déjà Pierre l’étranglait, elle s’écroula, le générique annonçait la fin du journal. Pierre prit la fuite, mais dans l’action, il ne fit pas attention aux marches du perron et son pied partit comme une fusée en l’air. Il essaya bien de se raccrocher à la rambarde mais sa tête vint se fracasser sur le marbre blanc, le tuant sur le coup. Dans l’après-midi, avant que la gendarmerie n’arrive, un chien blanc, une sorte de Loulou renifla le cadavre de Pierre et lui pissa dessus.
03 octobre 2007
LE MIRAGE ROUGE
Mon rédacteur en chef m’avait prévenu : « Georges, c’est votre dernière chance !». Il faut dire que depuis ma laborieuse embauche, je n’avais été ni la recrue idéale, ni le gars sans souci. Il aurait certainement préféré un de ces types brillants qui, le matin en partant chercher un croissant chez le boulanger au coin de la rue, revient avec un scoop à faire trembler la Vème République. Non, j’étais plutôt du genre distrait, une sorte de « Pierre Richard » du journalisme. Un mélange entre Monsieur Scoumoune et Monsieur Gaffe.
Ma réputation me précédait dans tout Paris. Si bien qu’en deux mois à peine, on me refusait l’accès à l’hôtel de ville et que les commerçants de mon quartier baissaient leurs rideaux de peur que je les interroge sur la fête des grands-mères, la Saint-Valentin ou les attentats du 11 septembre. J’étais un pestiféré ! Grangier, le patron m’avait très vite inscrit sur le peloton de tête des « éjectables sur le champs ». Mes rêves de grands reportages, d’éditos passionnés, d’enquêtes fouillées se dissipaient peu à peu à l’horizon. Je me préparais même à retourner vivre dans l’appartement de ma vieille mère, avenue Victor Hugo. Mais, la providence n’abandonne pas les sans grade, les miséreux, les humiliés de la vie… Et je tenais ma revanche. Grangier m’avait convoqué à 9 H 30 dans son bureau. A peine avais-je mis la tête à l’intérieur du « chaudron » qu’il me lança : « Georges, vous partez demain matin en Italie, 15 feuillets sur la passion qui unit les Italiens à leurs automobiles, de la couleur, de belles carrosseries et du rythme, mon vieux ! ». En refermant la porte, je savais que je le tenais là, mon grand papier. J’allais enfin montrer de quoi j’étais capable. La presse s’en souviendrait. Le lendemain matin, je pris le premier vol pour Rome avec l’espoir de rapporter un de ces papiers savoureux dont les lecteurs raffolent. A bien y réfléchir, Grangier m’avait surtout choisi parce que dans cette rédaction d’incultes, j’étais le seul qui faisait la différence entre une Alfa et une Lancia enfin plutôt entre une Vespa et une automobile. Fraîchement débarqué à l’aube, je disposais de 8 heures, 8 petites heures pour démontrer que l’automobile au même titre que les pâtes et la Cicciolinaétaient le socle, le creuset de la société italienne. Je commençais alors une longue promenade dans la capitale romaine. De son centre à sa périphérie, pas une ruelle ne m’échappa, je m’engouffrais dans ses entrailles à la recherche de ses perles cachées.
Je rêvais d’une vieille Lancia Aurelia, au fond d’un garage poussiéreux, les chromes encore luisants, la carrosserie intacte protégée des affres du temps par un vieux drap de lit pisseux. A force d’arpenter cette satanée ville, il fallait bien se rendre à l’évidence, les Italiens roulaient avec d’affreuses crasses, des Fiat déglinguées qui suintaient l'huile et qui empestaient l’atmosphère. Et moi, qui croyais mettre la main sur ces belles Ferrari, Lamborghini ou autre Maserati que les magazines automobiles nous servent à longueur d’années en couverture. J’étais parti à la recherche d’un peuple esthète qui avait fourni à l’humanité une flopée de carrossiers, d’architectes et de couturiers de renom. Et je me retrouvais la gorge irritée par les émissions nocives de poubelles roulantes. Pas une once de beauté dans ce tableau urbain.
Quand mon avion atterrit à Paris, je dus admettre que cette fois-ci ma carrière était bel et bien terminée. Je rentrais au journal bredouille, sec, sans image et déçu. Le taxi me déposa à l’angle du boulevard Raspail et du boulevard Montparnasse. Quand j’entendis un son rauque, viril, de ces montées en régime qui vous glacent et qui vous enchantent. Je vis alors débouler un coupé Bertone dans sa livrée rouge sang.
J’eus tout juste le temps de déchiffrer sa plaque d’immatriculation. Ecriture noire sur fond blanc, la plaque indiquait Roma. J’avais mon article.
LA NATIONALE DE MON ENFANCE
La Nationale 20 traversait une suite de localités aux noms imprononçables et mystérieux pour l’enfant que j’étais. Des villes fabriquées de toutes pièces dans l’euphorie des années 60. D’autres routes plus larges, plus sûres, plus rentables ont depuis supplanté cette modeste deux voies au bitume cramoisi qui a enchanté mes départs en vacances. Par endroits, la nationale accuse le coup des années. De petites crevasses se sont formées rendant la conduite presque impraticable. Quelques baroudeurs s’aventurent pourtant sur cette piste, non sans une dose d’insouciance. Plus d’un chauffard a fini sa course dans ses profonds fossés. Même déserte, la N20 reste dangereuse.
Elle fait payer aux imprudents leurs excès d’optimisme. Elle leur rappelle que durant des années, elle a été la colonne vertébrale de la France. Cette qualité d’ancienne entremetteuse entre le Nord et le Sud lui ouvre donc des droits. Les jours de forte pluie, des coulées de boue s’engouffrent dans son « tarmac » craquelé. Une rigole a même fait son lit entre Salbris et Vierzon. Les voyageurs pressés de partir en villégiatures n’empruntent plus cet axe désaffecté. Je m’en félicite. La N20, c’est une partie de soi. Un fragment de sa mémoire. A chaque entrée d’agglomérations, un souvenir resurgit dans ma tête. Je revois la frégate vert olive de mon père. Ses dépassements héroïques réjouissaient notre famille. Mes frères et moi le poussions à accomplir des exploits qui par chance ne se sont jamais soldés par un accident. Les temps ont bien changé. Le flot des juilletistes et des aoûtiens est absorbé par des autoroutes austères. Le folklore n’est plus à la mode. Les pique-nique improvisés au bord de la nationale parfumés aux effluves d’essence ; Les minets au volant de roadsters anglais jouant du klaxon italien ; Les ballets de dépanneuses qui jour et nuit sauvaient des carcasses de 4cv et de Dauphine. Toutes ces petites choses sans quoi les plages de la Méditerranée n’auraient plus tout à fait la même saveur.
C’est du passé. Nous habitions la banlieue parisienne. Et cette journée de route, nous la prenions comme un avant-goût des vacances. Une sorte d’examen éliminatoire. Croyez-moi, pour de nombreuses familles, le Sud de la France s’arrêtait à la sortie de la capitale. La DS encastrée dans un platane. La mère hystérique, égrenant son chapelet. Les enfants raillant le coup de volant maladroit de leur père. Le tout sous les applaudissements et les cris de gamins effrontés qui se rendaient en colonie. Les guides prennent soin aujourd’hui d’occulter ce chemin de la honte. La France se doit d’offrir un visage plus neuf. L’Europe nous regarde, nous épie. Il faut cacher nos vieilleries. Il m’arrive parfois de croiser un automobiliste lui aussi nostalgique d’une époque où notre pays se construisait dans l’anarchie. De ce temps béni, la N20 conserve quelques vestiges. Des pavillons montés à la va-vite par des promoteurs peu scrupuleux, des garages où escroquer le client est érigé en art et des usines où ont foisonné des projets industriels rocambolesques. Un air d’inachevé embaume cette voie. C’est pourquoi, je la pends avec plaisir et tristesse. Il m’arrive de verser une larme à la vue des premiers cyprès. J’ai enfin l’impression de mériter quelques jours de farniente.
L'EFFET CADILLAC
Toutes les rentrées des classes se ressemblent. Elles rythment notre horloge biologique. Elles sont souvent synonymes d’espoirs : nouveaux amis, nouveaux professeurs et nouvelles habitudes que l’on s’empresse de quitter au mois de juillet. Les orages qui annonçaient la fin de l’été s’étaient peu à peu éloignés pour laisser la place à un temps grisâtre. Une alternance de pluie et de vent sec. Les rues de Paris étaient recouvertes d’une fine pellicule d’eau qui surprenait les automobilistes trop pressés. Chaque croisement donnait lieu à un manège de figures imposées. Les voitures glissaient comme des toupies sur le bitume détrempé. Avec mon camarade Norbert, nous regardions ce spectacle d’un œil distant. Mi-amusés ; mi-agacés. L’heure était grave. Ce matin-là, nous nous apprêtions à rentrer en classe de sixième. Un boeing aurait pu atterrir sur les Champs-Élysées, nous aurions tout juste daigné nous y intéresser. Le temps des babillages et autres amusements de gamins était révolu.
A nous les embrassades baveuses, les lettres enflammées et les cigarettes roulées. Pour la première fois de mon existence, j’avais revêtu l’uniforme « officiel » des cours de récréation : un jean délavé à la limite de l’usure. Norbert, indifférent aux modes, en était resté au stade du pantalon de flanelle, signe d’une enfance inachevée. J’avançais l’air déterminé, la démarche cavalière en direction du préau. Là, sur d’antiques tableaux noirs étaient affichées les listes de classe. Arriver jusqu’à eux relevait déjà de la gageure. Je dus me frayer un chemin à travers une marée d’enfants gémissants et braillants, avant de découvrir mon numéro de classe. On m’avait placé en sixième 3. Par chance, Norbert avait hérité du même matricule. Nous nous dirigeâmes en salle 206 où Mme Félix, professeur d’histoire-géographie, nous expliquât les habituelles recommandations de début d’année et les divers documents administratifs à fournir sous peine d’avertissement. Ce flot de directives et d’intimidations matinales, après deux mois de farniente, nous parut fort déplacé.
Assis l’un à côté de l’autre, Norbert et moi entamâmes une conversation bien plus instructive que les élucubrations d’une consciencieuse maître auxiliaire. Norbert m’apprit que son père avait profité des grandes vacances pour changer de voiture. M. Dupuy avait troqué sa Golf toute décatie contre la dernière BMW. Dans le quartier, l’état de délabrement de son automobile faisait l’objet de commentaires d’année en année toujours plus sarcastiques. Norbert me raconta son voyage en Bretagne. Il usa et abusa de superlatifs. 
« Des accélérations à faire pâlir un propriétaire de Porsche, on est propulsé comme dans un avion de chasse.
- Un habitacle encore plus luxueux que celui d’une Jaguar, une qualité de fabrication d’avant-guerre.
- Une technologie si avancée que les Japonais tentent de l’imiter… en vain.
Son exposé dura une heure et m’avait en tous points convaincu. Avec un tel véhicule, Norbert raflerait à coup sûr l’estime et la sympathie de toute la classe. A 17 heures, quand la cloche sonna la fin de la journée, je sortis de l’établissement tout penaud. L’idée que ma mère se gare juste devant le portail du lycée avec sa Mini toute cabossée ne m’enthousiasmait pas. Je priais pour qu’elle ne trouve pas une place de stationnement. Mes incantations secrètes furent entendues. J’aperçus la petite puce, comme elle la surnommait, quatre rues plus loin. Mon soulagement fut de courte durée.
La BMW de M. Dupuy trônait en plein milieu du carrefour, lui d’habitude si discret, paradait devant un aréopage de jeunes mères venues chercher leurs progénitures.
Dorénavant, toute la classe de sixième 3 savait que celui qui portait des costumes étriqués et bégayait, possédait une voiture de sport rutilante. Les jeux étaient faits. A Norbert la petite brune qui, été comme hiver, s’habillait en mini-jupe, à moi les laiderons et les cas sociaux. A peine avais-je mis le pied dans
la Mini que ma mère m’asséna de questions sur la rentrée. Je n’eus qu’une réponse à cet interrogatoire : « Norbert a une BMW ».
L’étrangeté de ma réponse la laissa sans voix. Elle préféra changer de sujet et m’avertit que l’oncle Octave, de passage à Paris, dînerait ce soir à la maison. La perspective de passer un repas avec ce dégénéré me chagrinait. Une soirée à entendre les souvenirs de ce vieux combattant, c’en était trop pour un garçon de onze ans.
L’oncle Octave avait dans sa jeunesse traversé les Etats-Unis en auto-stop. De cette expérience, il avait gardé la mélancolie du nouveau continent. Et depuis trente ans, nous avions droit à une description minutieuse du parc national de Yellowstone ou du mont Rushmore.
A 20 heures, le cow-boy retraité au sourire hollywoodien fit irruption dans notre univers. Quelle ne fut pas ma surprise de voir en bas de l’immeuble une Cadillac noire. Je dévalai les escaliers quatre à quatre et sautai au cou de cet aïeul pour qui j’avais toujours éprouvé une certaine répulsion. Je ne m’enquis ni de sa santé, ni de son chien Rintintin, mais le questionnai immédiatement sur l’américaine.
La Cadillac Fleetwood de 1959 lui appartenait bien.
Le reste de la soirée fut comme à l’accoutumée ennuyeuse. A la fin du repas, je connaissais toutes les techniques de la chasse au bison. Je somnolais sur ma chaise quand il me prit par le bras et me demanda : « Fiston, demain si tu veux je t’emmène à l’école ». J’essayai de contenir ma joie et cette annonce me fit passer une nuit très agitée. L’oncle Octave tint parole. A 8 heures, il klaxonnait au volant de son paquebot. Ma mère n’en revenait pas, je m’étais préparé : c’est-à-dire lavé, déjeuné, brossé les dents et habillé en moins de dix minutes ! Sur le trajet, je ne saluai même pas mes camarades qui effectuaient le trajet à pied. Je me redressais comme un paon. Oncle Octave me déposa devant la grille. Quelques secondes s’écoulèrent avant que je ne me résolve à sortir de
A cet instant, je faillis vaciller. Tous les élèves n’avaient d’yeux que pour moi. Jamais je ne m’étais senti aussi important. Dans les couloirs, j’improvisais de mini-conférences sur les bienfaits du pilotage automatique, l’indispensable air climatisé ou l’odeur des fauteuils garnis de cuir. Même Norbert dut admettre que les Américains, en ce temps-là, savaient faire des automobiles. Mme Félix débuta son cours par une chronologie sur la préhistoire. Au bout d’une vingtaine de minutes, la petite brune que j’avais repérée depuis le CE2 m’envoya un mot sur lequel était inscrit cette phrase magique : « Samedi prochain, je t’invite à une fête ». Il était 9h20, je venais de rentrer de plain-pied dans la vie d’adulte.
la Cadillac pour affronter cette foule envieuse.
































